| Dans deux de ses textes sur le dessin (Mémoires d'aveugle (1990) et +R (1975, publié dans le recueil La vérité en peinture), Derrida l'associe au mouvement d'une supplémentation. On retrouve cette idée dans les autres propos qu'il tient sur l'art, qu'il s'agisse, entre autres, de poésie ou de photographie. Pour qu'il y ait dessin, il faut qu'il y ait d'abord eu aveuglement, exposition à l'invisible. Commencer à dessiner, tracer un trait sur le papier, implique de cesser de voir, ne serait-ce que le temps d'un clin d'oeil. Une logique de la substitution n'est possible que parce qu'il y a eu préalablement retrait de la vue. La substitution ne peut entrer dans l'économie mimétique que parce qu'il y a d'abord eu mise à mort du modèle, du paradigme dont le dessin est le reste.
Telle est son hypothèse de base : le dessin se substitue à la vue en la rendant. C'est un don, une bénédiction qu'il procure avec surabondance, au-delà même de la vision, par l'audition ou le toucher.
Il y a dans le dessin la double dimension qu'on trouve aussi dans la peinture. D'une part, ce qu'il laisse (le dessin achevé, complet) est l'objet du discours, voire de la loi. Mais d'autre part, le mouvement qu'il implique est hétérogène au langage. Le dessin tue le père (la chose dessinée). Il est hors-langue, il porte une logique de l'invisible.
Le dessin est un simulacre qui fait croire en un modèle. Cela (la chose, le modèle, le référent), Derrida l'appelle paradigme, car lui aussi est produit par le dessin.
Un dessin est toujours une interrogation sur sa propre possibilité. C'est le cas de l'autoportrait, qui n'est reconnu comme tel que sur la base d'un indice, d'un titre ou d'un appel à la mémoire (il ne se suffit pas à lui-même). C'est le cas aussi du portrait qu'Adami a fait de lui. Le narratif, l'allégorique et d'autre types d'écriture s'y croisent. |