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Ce que Jacques Derrida dit du visible s'organise autour d'un axiome que lui-même qualifie d'"absolument indéplaçable" : Ce qui rend visible n'est pas visible. Qu'est-ce qui rend visible?
- ce qui éclaire (par exemple le soleil),
- le lieu depuis lequel nous sommes regardés, celui du voyant, qui ne peut que rester intouchable pour le voyeur,
- un témoignage - car on n'atteste que de ce qui n'est plus présent à la vue,
- des mots cachés, encryptés, qui n'émergent sur la scène du désir que visualisés en tableaux vivants, fantasmatiques.
La vision est un sens idéel : on ne mange ni ne touche ce qu'on voit. L'objet vu reste dehors, dans le monde, contrairement à l'objet de l'audition (la voix) qui s'entend au-dedans. Mais cette idéalité n'est pas pure, car la vue suppose aussi une expérience sensible.
Dans la tradition occidentale, la fonction des yeux est d'anticiper, de prévoir. Il faut voir venir une menace, un danger, sur le fond d'un horizon prévisible, afin d'y faire face, d'y répondre par le mouvement et le concept.
L'essence de l'oeil ne se révèle pas dans la présence. Elle n'est pas appréhension, mais imploration. Tandis que le regard est lié à la fonction organique de l'oeil, les larmes en sont dissociées. Elles expriment la prière, la joie, la tristesse, la vérité de l'oeil humain. Quand l'homme perd la vue, alors il pleure, il implore. Tobit, seul aveugle de l'Ancien Testament à recouvrer la vue, reçoit d'un autre (son propre fils ou un ange) la capacité de voir. C'est dans cette substitution que joue la différance et que se pensent les yeux.
Il n'y ni vision naturelle ni vision primordiale; la vue se substitue toujours à autre chose - par exemple au toucher. Elle supplée, elle est suppléance, spectrale, comme la main qui supplée chez l'aveugle au manque de vue.
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