| Parmi les arts, Derrida a trouvé plus d'appuis philosophiques dans la photographie et le dessin (arts sans voix) que dans, par exemple le cinéma, la peinture ou la musique (pour des raisons différentes).
Quand on voit une photographie, elle a l'air d'un tout. Ce tout est fabriqué à partir de détails, de fragments ou de traces que la machine photographique érige et magnifie. La totalité initiale s'est retirée; elle est devenue un fantôme qu'une autre réalité remplace. Elle donne à penser ce tout qui ne se voit plus. Ainsi s'annonce l'essence de la photographie : elle est spectrale.
Apparue en même temps que le socialisme et la psychanalyse, la photographie correspond à un certain type de regard. Elle a le droit de tout voir, dans le cadre de ses propres règles. Ces règles sont étrangères à la langue : elle n'a pas de voix, rien n'y est prononcé. Elle ne contient pas d'histoire (le récit qu'on en fait est en-dehors d'elle-même). Elle commande le silence. C'est une pensée dont la vérité est dans l'appareillage. Sa capacité de reproduction déconstruit l'oeuvre d'art, qui perd son unicité. Même si son objectif et ses montages instaurent un ordre et assignent une place au sujet, elle donne droit à l'autre, elle l'invente. |