| Il y a au moins deux peintures :
- prise dans une rhétorique, elle reproduit de vieux codes intarissables ou des allégories. Elle est, à sa façon, un texte.
- comme Khôra, elle est silencieuse, hors langage, porteuse d'un élément sauvage, irreprésentable, hétérogène à tout discours. Elle déborde le cadre (parergon) dont elle se sert pour se délimiter. Par exemple, dans la série des tableaux de chaussures de Van Gogh, la peinture est comme un reste qui n'arrive jamais à destination. On ne peut pas arrêter sa productivité. C'est un artefact, un pharmakon.
Cette tension ou duplicité marque la peinture comme tout art.
Simple surface, la peinture pose la question d'une fiabilité originaire, antérieure à tout contrat symbolique. Il faut que je croie en ce tableau, qu'il se rattache à une terre, un sol, une marque. Ma confiance est engagée, mais elle est prise dans un double mouvement : cette peinture me déstabilise, elle m'éloigne aussi du sol. La vérité en peinture est multiple, au moins quadruple, surtout depuis qu'une certaine signature (Cézanne) en a fait un événement, une performance picturale.
Sa capacité de restauration est, elle aussi, double :
- comme le dessin, elle rend, elle restitue. Quoi? Pas un objet, mais la vue elle-même. Quand on dit qu'une peinture "rend bien", c'est de cela qu'il s'agit. Elle rend ce qui s'est retiré hors du tableau. Dans la peinture classique, on parle de mimesis, mais l'image produite (qu'elle soit ou non imitative) vient en plus, elle est surabondante.
- elle est peinture de peinture. Ce qui est peint n'est pas l'objet, mais l'essence de la représentation : une seconde présence, une autre présence qui répète la première par pliure. Ceci est un tableau, Je suis la peinture en peinture, dit le tableau.
Religieuse ou sacrée, elle indique ce qu'on n'a jamais peint. |