La présence d'un cadre autour d'un objet nous semble naturelle. Elle est, comme beaucoup d'autres aspects conventionnels de l'histoire de l'art, le résultat d'une longue culture. Le cadre traditionnel présuppose la scène représentative. En délimitant la peinture, il attire la vision du spectateur. Il est associé à d'autres éléments performatifs comme le titre, la légende, le cartouche, etc... qui commandent la place de l'oeuvre dans les musées et ailleurs.
La révolution artistique du 20ème siècle a poussé à l'extrême la dislocation des parerga traditionnels (les bords de l'oeuvre) qui était entamée depuis longtemps. Déjà, pour Léonard de Vinci, l'oeuvre n'était qu'un maillon dans la grande chaîne du savoir. Pour Manet, elle est un moyen de faire trembler les limites. Influencé par la fonction de l'écran, qui est à lui-même son propre cadre, l'art contemporain joue en permanence de l'indétermination, de la suppression, de la défaillance, ou de l'effondrement du parergon. Mais il invente d'autres limites par extension ou envahissement du cadre, ou par l'instauration de nouvelles règles écrites ou orales, explicites ou implicites.
Au cinéma, l'écran ne coupe pas l'image (qui est déjà cadrée), mais la voix, qui déborde.
En repoussant le cadre toujours plus loin, l'expressionnisme américain lui donne une nouvelle vitalité.
Selon Jacques Derrida, le cadre soutient, contient ce qu'il encadre, et qui sans lui s'effondrerait. S'il s'agit d'une oeuvre (ergon) dont l'énergie (energeia) est celle de l'oeuvre d'art, le cadre (parergon) protège des processus dont elle est le lieu (c'est-à-dire de la différance). Il inscrit dans une généalogie, une lignée paternelle. Il marque un arrêt qui scelle une crypte (l'oeuvre dans son autonomie). Mais l'oeuvre, en le reconnaissant, l'intègre, le déborde et le fait sauter.
Comme censure, le cadre est fait pour échouer. Soit il est absorbé dans l'oeuvre ou le texte, soit il évoque les tensions qu'il est supposé étouffer. Cette demi-mesure a pour effet : la beauté.
Une surface invisible sépare l'Occident de lui-même.
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