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Le beau inéliminable                     Le beau inéliminable
Source : Derrida, l'art, l'oeuvre               Derrida, l'art, l'oeuvre
Jacques Derrida - "La vérité en peinture", Ed : Flammarion, 1978, p101

Pour qu'il y ait sentiment de beauté, il faut que l'objet beau soit coupé de son but; devant cet abîme, nous restons bouche bée

     
     
     
     
                   
                         

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Derrida interprète en son langage le 3ème moment kantien de l'analytique du beau, celui qui porte sur la relation à la finalité : "la beauté est la forme de la finalité d'un objet en tant qu'elle est perçue en lui sans la représentation d'un fin". Qu'est-ce qu'une finalité sans fin? C'est aussi énigmatique qu'un plaisir désintéressé. Kant (Critique de la Faculté de Juger, dans une note à la fin du §17) donne l'exemple de la tulipe sauvage (p97). Il faut que la tulipe soit sauvage, car Kant est à la recherche de la beauté naturelle, c'est-à-dire libre. Dans la nature, tout semble finalisé, harmonieusement organisé autour d'une fin (p99), mais cette fin, nous n'en connaissons pas les déterminations (elle est pour nous sans concept), nous ne la voyons pas. Nous en sommes coupés. La fleur est pour nous sans but. Elle ne manque de rien, elle n'est privée de rien, elle est harmonieuse (p102), elle est une totalité organisée, mais on ne sait pas en vue de quoi : ce non-savoir organise, pour nous, le champ de la beauté. Devant lui, nous sommes bouchée bée : incapables d'articuler un discours, bouche ouverte (p109), souffle coupé, parole soufflée.

Derrida reprend à son compte la problématique kantienne mais en y ajoutant d'autres dimensions : l'abîme, la trace, la mort, le deuil. Son allusion à la parole soufflée (p109), formule utilisée pour décrire la parole d'Antonin Artaud, donne une orientation. Car si Artaud a voulu détruire la différance, c'est précisément parce que, comme dans l'art, elle était impossible à arrêter. On trouve dans la beauté une dialectique analogue : si nous sommes bouche bée, si tout s'arrête, c'est à cause de cette coupure pure (le sans-fin de Kant) qui bloque le mouvement de la différance. Il n'en reste qu'une trace, et voilà : c'est beau.

     


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