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Le récit de l'Orloeuvre

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de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le beau                     Derrida, le beau
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Galgal, 2004-2013, Page créée le 10 février 2012

[Derrida, le beau]

Autres renvois :
   

Derrida, l'art, l'oeuvre

   

Derrida, economimesis

   
                 
                       

On peut présenter la théorie derridienne du beau à partir de l'opposition kantienne entre beauté libre et beauté idéale.

- la beauté pure (ou libre) est détachée de tout sens (elle ne signifie rien), de toute sensation, de toute détermination. Coupée de toute finalité, elle ne peut s'annoncer que par des signes, des traces, des clins d'oeil silencieux. Elle est sans but, sans bord, sans limite, dans une errance indéfinie. Ce qui se donne à jouir, dans ce registre, est une productivité pure, une economimesis. Entre la subjectivité productrice et l'objet se produit un passage à la limite : l'acte producteur s'efface dans le produit.

- la beauté idéale introduit l'idée d'adéquation. L'idéal est une représentation adéquate à l'idée qu'on peut se faire d'un objet. En alignant l'esthétique, le beau, le goût, la morale et le jugement, Kant les enferme dans la régulation d'un discours, d'une logique, d'une parole, d'une téléologie. Les formes idéales sont peu conciliables avec le caractère errant de la beauté pure.

Malgré l'impression de complétude ou d'harmonie que donne ce bel objet, il y a en lui la trace d'une absence : j'ignore sa finalité, et ce non-savoir est irréductible. Toutes les formes, y compris la forme humaine, contiennent quelque manque ou insuffisance qui peuvent stimuler l'imagination. Même si cet objet avait un sens, une finalité, elle serait pour moi définitivement et irréductiblement inaccessible, et voilà, c'est beau.

Le clivage entre beauté libre et beauté adhérente est le clivage même de l'homme, celui que Kant a introduit par sa révolution copernicienne, et qui se retrouve aussi dans le dédoublement du système des Beaux-Arts. L'homme, seul être apte à se fixer ses propres fins, est fondamentalement du côté du jugement, de la bonne forme, ce qui devrait le rendre étranger au sens de la beauté pure; et pourtant il est, aussi, bouche bée devant la beauté libre. Cette tension interne au jugement esthétique est la grosse Schwierigkeit (la grande difficulté) à laquelle aboutit la théorie kantienne du beau. Car si le plaisir désintéressé est purement subjectif, s'il n'est pas un plaire, mais un "se-plaire-à", comment peut-il être orienté vers l'objet? Comment l'auto-affection la plus close (un désintéressement total) peut-elle contenir l'hétéro-affection la plus irréductible? Comment peut-on passer d'un je-me-plais-à à un tout-autre? Jacques Derrida compare le travail du beau idéal à celui du deuil (freudien). De même que l'endeuillé s'incorpore le mort pour effacer son hétérogénéité, la parole poétique des Beaux-Arts transforme l'hétérogène (la beauté libre) en auto-affection (beauté adhérente).

Ce positionnement de bord, de limite, entre le sujet et l'objet, entre le dedans et son dehors, entre l'objet beau et ce qui lui manque, opère comme un encadrement. C'est ainsi que Derrida introduit la logique du parergon. Pour arrêter l'énergie intense venue du dehors (hétéro-affection), il faut une digue, et cette digue est l'image, l'oeuvre d'art (auto-affection). Ce qui est beau n'est pas une construction, c'est une ruine. En ce point d'archi-plaisir, les oppositions perdent de leur pertinence, l'intériorité idéalisante rejoint l'impossibilité de toute idéalisation.

Expérimenter la beauté, c'est vivre un plaisir purement subjectif, qui exclut toute finalité en-dehors de lui-même. Derrida radicalise ce thème kantien. Pour lui, le sans de la coupure pure, cette finalité-sans-fin de l'objet errant, détaché de toute détermination, qui n'adhère à aucun but et peut déployer librement son jeu, ce "sans" n'est qu'une trace - détachée de toute forme humaine et aussi de toute morale.

Une autre source de la théorie derridienne du beau est freudienne. La beauté du beau, pour Freud comme pour Derrida, n'est que le manteau (toujours silencieux) de la pulsion de mort. C'est ce manteau qui hante toute oeuvre - sous le nom de sublimation.

Le système des Beaux-Arts, qui protège la beauté, la trahit. Artaud voulait conjurer ce système, il le dénonçait avec la dernier énergie, mais exigeait en même temps d'y être reconnu et apprécié à sa juste valeur (c'était ce qu'on appelait sa folie).

 

 

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Propositions

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La beauté, comme entente coupée de toute finalité (le "sans de la coupure pure") s'annonce par des signes, des traces, des clins d'oeil silencieux où "ça parle"

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La beauté libre s'expérimente par une coupure pure, un "sans" sans finalité qui ouvre le jeu

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Pour qu'il y ait sentiment de beauté, il faut que l'objet beau soit coupé de son but; devant cet abîme, nous restons bouche bée

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La trace du "sans" est l'origine de la beauté

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La morale comme condition de l'idéal du beau absorbe ou résorbe le sans de la coupure pure

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Il y a deux espèces de beauté : la beauté libre, qui ne présuppose aucun concept de l'objet, et la beauté adhérente, qui est conditionnée à une fin

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Pour Kant, beauté pure et beauté idéale sont incompatibles

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[Derrida, economimesis]

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L'oeuvre est hantée par la sublimation, elle la révèle, elle la trahit

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La pulsion de mort n'est jamais présente : elle ne laisse en héritage que son simulacre érotique, son pseudonyme en peinture : la beauté du beau

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Le beau tient à quelque effet parergonal : les Beaux-Arts sont toujours du cadre et de la signature

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Le beau se dit d'un passage à la limite entre l'acte producteur et le produit, entre la subjectivité productrice et l'objet

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A l'origine de la connaissance, il y a un point oublié d'archi-plaisir : en ce point, les oppositions perdent de leur pertinence, la science rejoint le beau

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Une ruine devient belle après le passage d'une crue, d'une surabondance qu'elle a emmurée

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Depuis Kant, le manque est le cadre de toute théorie de l'esthétique

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La beauté est l'expérience d'un non-savoir irréductible : il y a dans l'objet la trace d'une absence

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Le pivot de l'esthétique de Kant est sa sémiotique du "beau comme symbole de la moralité" : elle détermine la beauté libre comme manque, et redonne sens à l'errance

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On ne voit jamais la beauté, et pourtant il y en a, et c'est beau

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Kant enferme la théorie de l'esthétique dans une théorie du beau, celle-ci dans une théorie du goût et cette dernière dans une théorie du jugement

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Le "plaisir désintéressé" produit par l'objet beau ou sublime est un "se-plaire-à" : une auto-affection purement subjective

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Dans le jugement esthétique, l'hétéro-affection la plus irréductible habite l'auto-affection la plus close

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Le beau est une structure d'hétéro-affection pure : auto-affection affectée de l'objectivité pure du tout-autre

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La parole poétique est l'équivalent analogique général des Beaux-Arts, la valeur des valeurs : en elle s'effectue le travail de deuil qui transforme l'hétéro-affection en auto-affection

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Il y a dans les Beaux-Arts à la fois l'organisation hiérarchique des métiers et l'ouverture d'un espace de jeu et de communication universelle entre sujets libres

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Il n'y a pas de place pour une esthétique de l'homme car il est porteur de l'idéal du beau et représente lui-même, dans sa forme, la beauté idéale

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On ne peut lire la théorie kantienne du jugement esthétique qu'à partir de la critique du jugement téléologique

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