Le simple fait de poser la question laisse entendre que l'objet d'art est indéfinissable. Alors pourquoi la poser? Soit nous ressentons la dimension artistique, soit nous ne la ressentons pas. Dans les deux cas, chercher la définition ne sert à rien, sauf si cette recherche apporte une part de la jouissance. Car nous aimons les énigmes. J'ai du plaisir à voir cette chose, le fait de ne pas savoir pourquoi augmente mon plaisir, et le fait de m'interroger sur ce plaisir l'augmente encore plus.
Indécidable.
On peut dire que le concept d'art est indécidable. C'est un peu facile, et aussi un moyen d'échapper à ses responsabilités. L'art serait-il une sorte de jeu? Une fiction qui marche d'autant mieux que de puissantes institutions s'appuient sur elle? Une circularité où l'art justifie les oeuvres, et les oeuvres justifient l'art? Une collection de pratiques artistiques diverses et variées, dont le seul point commun est d'être nommées art ou d'être exhibées dans les musées ou les galeries?
Dire qu'une oeuvre d'art a pour caractéristique de n'être pas ce qu'elle est est un peu plus précis. L'oeuvre nous entraîne dans un mouvement, un au-delà dont nous avons la charge. Elle dépasse ses propres définitions. L'incertitude qu'elle ouvre est celle du rapport au tout-autre. Elle s'enrichit sans limite de toutes les définitions contradictoires ou incompatibles qu'on lui fait porter.
(On peut en dessiner le cercle.)
Une force primordiale, l'inconnu en nous.
L'artiste recueille une énergie qu'il ne cherche pas à connaître. Il joue sur le non-savoir, sur l'inconnu, sur une force qu'il livre toute entière à la jouissance. Il fait venir des forces démoniaques, incontrôlables, magiques. Il nous plonge dans une crise, nous éblouit.
L'oeuvre est par ce qu'elle déclenche en nous et que nous ignorons. Nous faisant régresser vers un état primitif, elle nous incite à une méditation silencieuse, une prière. Elle rend licite une autre modalité du voir que nous évitons d'habitude. Nous contemplons en elle nos propres expériences vécues, notre tragédie, notre symptôme. Nous nous abîmons en elle. Elle nous protège contre ce que nous ne maîtrisons pas.
Pour le meilleur ou pour le pire, elle fait émerger des symptômes qui ne se seraient pas manifestés autrement. Elle dérange notre culture usuelle en renvoyant à un centre tu, enfoui.
Emotion, vécu, sensibilité, expérience.
L'oeuvre (si c'est une oeuvre) révèle une dimension encore méconnue de la sensibilité. Elle localise les tensions, les accroît, les catalyse, les réveille. Elle déchire l'ordinaire de l'expérience. Elle suscite une émotion que personne n'avait encore désignée.
Nous en tombons amoureux, comme d'une personne.
En captant notre émotion, l'oeuvre nous évite le dégoût.
Forme, figure, mimesis.
L'art commence avec la renonciation à la ressemblance parfaite. Cette ressemblance étant impossible, la conquérir est une tâche infinie.
Aucune oeuvre n'échappe à la question de la forme, pas même les plus conceptuelles. Même l'art le moins figuratif s'expose à la figurabilité.
Idée, symbole.
Par l'intermédiaire du visible, l'art montre une idée, une activité de l'esprit, un jugement. Il imite l'invisible, il en est l'iconographie.
L'oeuvre ne renvoie à aucun référent spécifique, au contraire elle en éloigne. A la place des objets, elle met des signes, des symboles qui résistent aux interprétations. Il invite au sens, mais ne fige aucun sens.
Qu'elle les accepte ou les refuse, l'oeuvre met en rapport avec des règles, un idéal d'harmonie vis-à-vis duquel elle est toujours en défaut.
En tant que source d'idées, l'art se substitue à la métaphysique en plein effondrement.
Humanisme.
L'idée d'art est inséparable de l'humanisme. Qu'il réponde ou non à un besoin, l'art exprime d'abord l'humain dans sa dignité la plus nue, en tant qu'il s'arrache à la nature, qu'il imite l'acte divin, qu'il crée, etc... Le propre de l'homme, c'est qu'il est capable de produire librement des oeuvres. Certains y croient tellement qu'ils imaginent que l'art leur apportera le salut.
Question, vérité.
Faite pour résoudre une question (la question ponctuelle de l'artiste), l'art en pose d'autres. Il est, par essence, interrogatif.
Singularité, autonomie.
Une oeuvre d'art est un objet singulier. Elle est une monade à considérer comme telle, dans son unicité, indépendamment des critères habituels de l'histoire de l'art : styles, courants, artistes, etc... Elle s'interprète elle-même, elle génère ses propres lois (ce qui justifie son prix). Autonome, elle n'est conditionnée que par ses propres règles de production. Elle n'est réductible à aucun genre.
Elle semble unique, mais son principe même est d'être reproduite. Sans ces substitutions, il ne pourrait pas y avoir de marché de l'art.
Du retrait à la Chose.
Dans l'art, quelque chose se retire mais reste présent. De quoi s'agit-il? Qu'est-ce qui est à l'oeuvre dans ce paradoxe apparent? Est-ce une vérité, le dévoilement d'une origine, l'ouverture d'un monde, la production d'un évenement par l'acte même de la création? Cela provient-il de l'oeuvre même, ou d'une altérité? Il nous appartient de ne pas escamoter cette mise en jeu, de nous en faire les gardiens.
Supplémentarité et limite.
Plus l'art moderne se veut autonome, plus il est porteur d'altérité. Chaque style, chaque genre, chaque oeuvre porte à sa façon cette antinomie. Van Gogh disait que l'art, c'est l'homme ajouté à la nature. On peut généraliser sa proposition : l'art est toujours en plus, l'oeuvre déborde tout arrêt, toute halte. Chaque oeuvre trouve en elle-même la vérité qui repousse ses limites. Il lui faut entretenir les écarts et les borner, jouer des tensions et les arrêter. Il y va de cette ambiguité dans toute beauté : l'oeuvre affronte l'altérité sensible, en la mettant à notre portée.
Une fabrication de l'histoire de l'art.
Les historiens de l'art se sont donné pour tâche de classifier les styles et les objets, de les organiser, les structurer. Ce travail peut conduire à une tyrannie du visible qui masque les oeuvres, il peut jouer comme obstacle à leur réception.
Un objet, une marchandise.
Tout ce qui est demandé, n'importe quoi, peut devenir oeuvre d'art, s'il répond à une demande et s'il est susceptible de réifier la parole. Pour les clients et les utilisateurs, ce sont des fétiches, et pour les marchands, ce sont des valeurs d'échange.
Une condensation du temps, de l'histoire.
Même si on ne peut pas l'enfermer dans les catégories de l'histoire de l'art, toute oeuvre porte l'empreinte de son temps. Elle le monte et le démonte, comme un jeu. Comme le poème, elle est une ouverture dans la langue. Elle frémit d'un avenir inconnu, même pour elle.
Elle est traversée par la technique. Certains croient qu'elle peut aider l'homme à s'en sauver.
L'acte de l'artiste.
L'art apparaît avec l'artiste, et toute oeuvre d'art est une affirmation de présence d'un artiste (des artistes, et des institutions qui vont avec). Avec la performance, la dimension artistique se concentre dans l'art et le corps de l'artiste.
Rite, mythe.
Soit l'oeuvre sert dans un culte ou un rite, soit elle s'expose, elle s'exhibe. Muette comme une idole, elle nous enferme dans son mythe, elle fige le temps en un destin. En elle est sensée résonner la totalité de l'univers, ce qui ne peut être qu'une falsification.
Retour à l'indécidable.
Aucun concept ni définition n'exprimant complètement l'oeuvre d'art, on conclut qu'elle est en affinité avec l'indéfinissable, qu'elle seule peut représenter l'irreprésentable. Toutes les antinomies s'y concentrent. A ce point, le cercle recommence. Il nous reconduit à un pur nominalisme : Est de l'art ce qui a fait l'objet d'une déclaration : Ceci est de l'art. Mais nous ne sommes pas tout à fait dupes; nous savons que c'est insuffisant. |