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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, retrait, effacement                     Derrida, retrait, effacement
Sources (*) : [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)               [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2017, Page créée le 25 décembre 2006 Derrida, sa Cabale cachée

[Derrida, retrait, effacement]

Derrida, sa Cabale cachée Autres renvois :
   

Le retrait

   

La Cabale cachée de Jacques Derrida

   

Derrida, trait, retrait du trait

Et il faut laisser œuvrer les retraits Et il faut laisser œuvrer les retraits

Derrida, nos tâches

Il faut à l'oeuvre un sacrifice, un retrait               Il faut à l'oeuvre un sacrifice, un retrait    
Oeuvrement, désoeuvrement                     Oeuvrement, désoeuvrement    

1. Un lieu archi-originaire.

Avant tout lien social, avant tout crédit, toute croyance, il faut supposer un lieu archi-originaire, un lieu de retrait : le désert dans le désert. Là se fonde le lien fiduciaire qui ouvre l'autre. En ce lieu dont l'accès est toujours différé, la différance est à l'oeuvre, la loi arrive silencieusement. Ce lieu irréductible, indescriptible, inqualifiable, a disparu dans l'oubli, et néanmoins Derrida ne cesse de le poursuivre, de le pourchasser. Les mots qu'il utilise (concepts ou quasi-concepts) en sont des traductions ou des déguisements : trace, trait, réserve, garde, déconstruction, deuil, gramme, graphein, inouï, exappropriation, point, spectral, subjectile, désoeuvrement, etc... Les concepts inconditionnels comme hospitalité, don, pardon, amitié ou scrupule, retenue - voire des champs comme la littérature, opèrent dans cet espace. D'autres mots en sont des noms propres : Khôra, Babel ou les variantes de ce qu'il nomme aussi parfois nom de Dieu. Dans son approche des pensées qu'on regroupe sous le vocable de théologie négative, c'est ce lieu qu'il aura recherché, qu'il aura encerclé d'un surcroît de pensée et de démonstration, aussi rigoureuse que possible, mais toujours oblique, indirecte. S'il a pris tant de soin à ne pas en parler, ce n'est pas par excès d'éloignement, mais plutôt par excès de proximité.

Chaque fois, ce qui ouvre la possibilité de la différence doit rester innommé, se retirer. C'est un moment d'effacement, de disparition, qui est aussi, en même temps, débordement. N'existant pas, ce lieu ne commence jamais. Avant même l'ordre du langage, un acquiescement, un "Viens" se sera déjà retiré; et malgré cette oblitération, il n'est jamais fini. Intempestif, il continue. Aussi proche soit-il, il s'éloigne. Ouvert à l'imprévisible, il se soustrait de l'espace courant de l'autorité théologico-politique. C'est ainsi que se renouvelle l'espacement qui génère le texte.

 

2. Un retrait de l'être qui reconduit au rien, au désert.

Le mot "retrait" ou "re-trait" a été choisi par Jacques Derrida pour traduire les différentes dimensions du retrait heideggerien de l'être (Entziehung, Verborgenheit, Verhülung) - mais cette traduction, il le dit lui-même, est autre chose qu'une traduction. Le champ sémantique n'est plus le même. La pensée heideggerienne du chemin (Weg) est altérée. Ce qui est proposé est autre chose qu'un chemin, c'est un voyage inouï - un envoi sans destination, sans dérivation, sans métaphore, sans cheminement ni retour. Le mot déborde la critique de la métaphysique. L'être derridien n'est pas voilé ni dissimulé, il n'est rien. On ne peut en parler que "quasi"-métaphoriquement : il se réitère en se re-tirant du rien. Ce retrait-là ne reconduit ni à la présence ni à la vérité, il vaut pour son potentiel polysémique et disséminant - il est à l'oeuvre, sa tractation fait oeuvre.

On retrouve ce mouvement dans la théologie négative. Il faut, dit-elle, tendre vers le rien. Cela vaut pour l'écrivain (l'initié), pour les énoncés, pour la langue, pour le nom de Dieu, et aussi pour le destinataire (le disciple). En se gardant du vide, on garde le vide. Cette kénose du discours, où le nom appelle un au-delà du nom et aussi de l'être, met à l'épreuve les limites du langage. S'il faut sauver le nom, c'est aussi pour que ce lieu du "sans", impossible à dire et à entendre, reste sauf. Là où le don (au-delà de l'être) s'abandonne à l'aporie, il est impossible d'aller.

En privilégiant l'idéal et l'idée de vérité, le logocentrisme a contribué à effacer le signifiant, à libérer le sens. Mais aujourd'hui la métaphore, cet oubli de l'être, prolifère tellement, elle envahit tellement, qu'elle se retire. Il arrive que le débordement reconduise, lui aussi, au désert.

 

3. Le retrait de l'identité, de la présence.

En psychanalyse, le noyau anasémique de Nicolas Abraham, inaccessible, insaisissable, imprésentable mais inséparable de l'écorce [ce noyau qui est une autre lecture de l'inconscient de Freud], peut être lu comme une figure du retrait. Là où, dans le christianisme, il n'y a plus de secret pour Dieu, s'instaure pour le sujet un lieu de secret où plus de secret encore, en supplément, peut se loger. Il y a du secret, mais ce secret est hors d'atteinte, intraitable, sans contenu. On ne peut rien en dire, mais on peut quand même en témoigner.

Ecrire [au sens de l'archi-écriture] est un acte violent. Il faut que s'efface d'abord la main puis la face du père, que le sujet se mesure à son corps absent, à l'angoisse de sa propre et irrémédiable disparition, à l'effacement de soi sous son nom, en son nom.

Dans la marche, le retrait du pas se présente comme répétition, réitération, mais le processus est comparable. Dans le même mouvement par lequel il s'ouvre à lui-même, le pas se rapproche et s'éloigne, il se soustrait à la présence et à l'identité. Chaque pas est un autre pas, un pas sans pas. C'est la structure du X sans X, fréquente chez Maurice Blanchot. Le mot s'écarte de lui-même. En se soustrayant à son identité, il laisse la trace de ce qui a toujours été dissimulé, le tout autre.

 

4. Ethique, archi-éthique.

Il arrive que nous soyons en deuil d'un autre, et il arrive aussi que nous soyons en deuil d'un monde. Il n'est pas question pour Derrida de renoncer à ce monde, de le laisser disparaître. Pour lui ouvrir un espace, un espacement, je dois m'engager auprès de lui, cet autre, le porter, porter ton monde. Il le faut, il l'aura toujours fallu pour que nous existions. Quel est le statut de ce retrait devant l'autre? Est-ce un horizon, une décision, un choix? Aucun de ces mots ne convient. Dire qu'Il faut laisser l'autre venir, le laisser-être, c'est renvoyer à une thématique humaniste, biblique ou lévinassienne. Le Dieu de la Genèse, en se retirant (tsimtsoum), ouvre à l'homme la liberté, il lui laisse le soin de nommer les animaux. Cette thématique n'est pas étrangère au retrait derridien. Quand, par exemple, pour faire droit au texte d'un autre - ce qui revient fréquemment dans son activité d'écriture - Derrida s'intéresse aux hésitations, aux failles, aux retraits de l'autre, il assume pour lui-même cette faiblesse, c'est aussi son retrait à lui, son "propre" retrait, qu'il fait apparaître. Quand il se retire des déterminations, savoirs, jugements et valeurs du commun pour privilégier la rareté, le repli, on peut le lire aussi comme une attention à l'autre à venir, un respect de l'altérité. Jamais cette thématique n'est abandonnée. La question éthique - voire archi-éthique - du retrait ne cesse de travailler son œuvre. C'est alors aussi d'une politique qu'il est question : politique de l'amitié dit-il, ou démocratie à venir. Reprenant parfois les mots les plus traditionnels, comme morale ou amour, c'est à une tradition qu'il se rattache, aux apories qui la traversent et aux ruptures qui l'ont affectée.

 

5. Le retrait du souverain.

Le retrait du souverain n'est pas, pour Derrida, un projet, un but, car il est déjà arrivé, il est à l'œuvre. "Á travers les angoissantes turbulences que nous vivons", il fait l'histoire. La souveraineté se retire des pouvoirs, des Etats, des princes et des rois, et aussi de l'homme, du sujet, etc. Dans Voyous, Derrida s'est intéressé aux échecs de la raison. Incapable d'unifier l'expérience dans une totalité, impuissante à se protéger des menaces qui surgissent de son propre sein, elle doit renoncer à la maîtrise absolue qu'exigeaient les Lumières. Ce qui advient alors est une raison d'un autre type, vulnérable, fragile, non souveraine, en rupture avec toute restauration de la morale. Pour sauver l'honneur de la raison, il faut accepter les transactions, saluer sa différence avec la raison calculante. Nous sommes en mal de raison, et aussi en mal de souveraineté. L'alliance autrefois irréductible, héritée de la tradition gréco-chrétienne, entre exigence de souveraineté et exigence inconditionnelle de la raison s'est brisée. Ce qui arrive à la place est une inconditionnalité affaiblie, passive, fragile et vulnérable, dépourvue de pouvoir et d'autonomie. Au-delà du cercle économique du devoir ou de la tâche, l'hyper-éthique que cette inconditionnalité souffrante donne à penser n'est pas celle d'un Dieu tout puissant, mais celle d'un dieu divisible, mortel peut-être, un tout autre dieu susceptible de déconstruire jusqu'à son propre, sa "propre" ipséité.

 

6. Une mise en oeuvre.

Sans un retrait primordial qui laisse une place vide, spectrale, il ne peut y avoir création, oeuvre. Un tableau, par exemple, n'est que le reste d'une opération de peinture définitivement close. Il ne survit comme peinture à l'oeuvre que si sa promesse n'est pas épuisée (il s'est retiré de tout engagement préalable, dette, vérité ou discours). Son oeuvrement (l'acte qui fait de lui un tableau) ne se distingue pas de son désoeuvrement. Le subjectile, ce fond sans fond, conditionne la figure mais ne s'efface jamais complètement sous elle.

A ce retrait de l'oeuvre elle-même s'ajoute le retrait (du lecteur, du regardeur) devant l'oeuvre. Il ne peut lire, voir, qu'en se retirant de toute souveraineté, en renonçant à comprendre, saisir. Il ne peut que tourner autour de l'oeuvre, se tenir à distance. Cette série de retraits ou de ratures, Jacques Derrida la nomme sériature : c'est elle qui laisse oeuvrer l'oeuvre.

Tout ce qui, dans les arts visuels, peut se présenter comme empreinte ou mimesis, se retire. Pour qu'un dessin devienne visible, il faut que le trait [l'acte de tracer en tant que tel] s'efface, s'oublie, se fasse archi-trait. Même si le dessin raconte quelque chose, s'il tient un discours, une rhétorique, il est irréductiblement muet. Sa parole ne remplace ni le trait, ni le modèle. Ce dernier se tire, reste pour toujours hors du tableau, malgré les efforts du peintre et le savoir des commentateurs et des experts. Ce que montre une photographie est toujours une trace, un fragment, dissocié d'une totalité absente.

Un poème n'est pas lu dans son temps à lui, son "je" se retire, il laisse venir le temps de l'autre, il laisse parler l'autre dans ce qu'il a d'irréductible. Blanchot, peut-être, aurait voulu faire un don de ce genre. En cachant sa signature, il aurait laissé venir le bord, la mort, le dehors ou l'eau - des figures du vide, de l'oubli de l'oubli, mais ces figures étaient aussi un poison pour lui-même. Il en était paralysé, il tremblait, il criait. Il ne pouvait signer son propre retrait qu'avec effroi.

C'est ainsi que Freud a opéré dans le septième chapitre d'Au-delà du principe de plaisir. En se dégageant de toutes les fidélités, familiales ou analytiques, il a choisi de transgresser l'économie conceptuelle qu'il avait lui-même instaurée. Depuis cette scène d'écriture, acquitté de toute dette, il a pu laisser aller sa spéculation selon son bon plaisir, laissant au lecteur éventuel la charge de juger ou de conclure. Ce détachement pourrait être une définition de l'oeuvre, de son acte ou de son mouvement (que je nomme oeuvrance).

Ce qui, dans la littérature, est digne d'être aimé passionnément, c'est ce qui, en elle, est au lieu de secret - pas le secret courant, mais le secret absolu, celui qui, par essence, est hors d'atteinte, intraitable. Hétérogène au pouvoir comme au devoir, ce lieu qui ne répond pas est aussi celui du retrait. A l'extrême, ce qu'on appelle usuellement le génie, la génialité du génie, pourrait être pensé comme la soustraction d'une singularité absolue à tout partage, voire à toute forme de généralité.

 

7. Un retrait inconditionnel, absolu.

L'exemple du détachement le plus radical, c'est celui d'Abraham acceptant de sacrifier son fils. Après s'être dessaisi de tous ses attributs (père, mère, terre, prépuce, femme, nom propre, idole), il accepte de renoncer aussi à tout échange avec sa famille, à toute parole, à toute tradition, tout sens, toute propriété, toute lignée, en sacrifiant son fils. Quel rapport y a-t-il entre l'acte de donner la mort au plus proche, au plus aimé, cet acte impensable, inacceptable, scandaleux, indéfendable, et le principe même du devoir absolu, de la responsabilité? Il s'agit, dans les deux cas, d'un don. Il faut que le don responsable se cache, se retire, pour que l'appel de la responsabilité soit entendu dans sa radicalité. Au moment où je suis responsable, personne ne peut prendre ma place. De même que ma mort est irréductiblement mienne, la responsabilité est le lieu de ma singularité absolue, de mon irremplaçabilité. En me donnant la mort, Dieu m'éveille à la responsabilité. Le christianisme a interprété ce don comme bonté, amour infini, kénose. Jacques Derrida l'interprète comme retrait absolu, effacement illimité.

Pourquoi faudrait-il se soumettre au retrait, ce verdict de l'autre? Pourquoi faudrait-il imiter ce Dieu qui après s'être retiré devant Noé, aurait caché sa face (ou ses faces) devant Moïse? Pourquoi faudrait-il accepter de s'ouvrir à l'autre, en renonçant à sa subjectivité consciente? Pourquoi faudrait-il dissimuler son visage dans l'enveloppement obscur du talith? Un retrait ultime, inconditionnel, absolu, déchargerait entièrement l'autre de tout héritage, obligation d'échange, dette, culpabilité.

 

8. L'axiome absolu.

A propos des textes de la Torah, Jacques Derrida a parlé d'axiome absolu. A ce qui est nommé Dieu, dit-il, il appartient de pouvoir se rétracter. Ce re-trait ab-solu du nom n'est pas mystique : c'est une série de ratures qui appartient à la pensée de la trace. Quand on ne peut plus s'adresser à un "Qui", quand le nom de Dieu s'efface, se rétracte en un "Quoi" indicible, il faut continuer à s'adresser à l'absence. Comment? Par la prière, la louange, le désir, les larmes, et aussi par l'écriture. On en revient au paradoxe dit de la théologie négative : de ce retrait, il faut parler, mais il ne faut pas parler.

 

 

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Propositions

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La trace de la différance s'efface elle-même. Disparue dans l'oubli, elle est innommable comme telle, illisible dans la forme de la présence

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Le "graphein" (archi-écriture) est effacement originaire du nom propre, oblitération du propre qui se produit dès le premier matin du langage

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Un trait ou "archi-trait", innommé, ouvre en se retirant la possibilité du langage, du logos, de la langue et de l'inscription parlée autant qu'écrite

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Avant nous, "il aura fallu parler"; mais de la trace de cette nécessité, de cette injonction immémoriale qui n'arrive qu'à s'effacer, "il ne faut pas parler"

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Un "Viens" chaque fois unique, éternellement répété, se soustrait à l'ordre du langage, il s'affirme sans procéder d'aucune autorité, aucune loi, aucune hiérarchie

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Penser la trace, c'est accepter son effacement, sa disparition irrémédiable, non par accident mais comme l'horizon qui rend l'inconscient possible

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Le sujet ne se constitue, dans l'écriture, que par le mouvement violent de son propre effacement

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X sans X : En écartant le même du rapport à soi, ce re-trait le soustrait à son identité et laisse la trace de ce qui a toujours été dissimulé, le tout autre

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[Derrida, théologie négative, prière]

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La loi est un rien qui, dans un lieu vide, diffère incessamment l'accès à soi

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On peut traduire, aujourd'hui, l'"Entziehung" heideggerien - ce voilement de l'être - par le mot "retrait", altéré et chargé de tout son potentiel polysémique et disséminant

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Le mouvement de la différance qui ouvre l'écriture est un retrait de la face du père

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La responsabilité commence avec la renonciation à tout échange, tout sens et toute propriété - sans espoir de réponse, de communication, ni de promesse

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La puissance propre à la littérature consiste à vous donner à lire, grâce à la grâce qui vous est faite de vous retirer de toute souveraineté, de tout pouvoir de décision

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La réserve constitue et efface en même temps, dans le même mouvement, la subjectivité dite consciente, son logos et ses attributs théologiques

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"Plus de secret, plus de secret" : dès lors qu'il n'y a plus de secret pour Dieu, s'instaure pour le sujet un lieu de retrait où plus de secret encore, en supplément, peut se loger

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Il revient au nom de Derrida, au secret de son nom, de pouvoir disparaître en son nom

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Pour faire droit au texte d'un autre, je dois assumer son défaut, faire apparaître mon retrait depuis son retrait

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Blanchot signe en cachant sa signature dans le sans-nom, le pas-de-nom, l'oubli du nom ou le retour d'un son : par exemple (o) dans eau, zéro, il faut, dehors, bord, mort

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Ce qui arrive chez Blanchot, c'est qu'il n'arrive pas au bout de son mouvement; avant d'aborder l'autre il tremble, il signe avec effroi son propre retrait, son pas vers l'autre est paralysé

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Le don de Blanchot, c'est qu'il se donne au-delà de l'être, dans l'oubli de l'être - SAUF que cet oubli de l'oubli est aussi un poison qu'il lui faut vomir en criant son nom

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Le trait qui institue l'oeuvre, avec un dedans et un dehors, est toujours divisible; sa divisibilité - qui est aussi contraction, retrait - fait texte, trace, reste, et aussi idiome

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En dénonçant le retrait de la main qui s'opère avec la machine à écrire, Heidegger dénonce l'essence même du geste d'écrire et de l'écriture

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Un retrait (tsimtsoum) maintient à jamais l'espacement qui génère le texte

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Par le mot "retrait", Derrida se confronte à la pensée heideggerienne du chemin et propose un voyage inouï, un "envoyage" (envoi sans dérivation, cheminement, ni retour)

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L'être n'étant rien, on ne peut en parler que "quasi"-métaphoriquement, avec la surcharge d'un trait supplémentaire, d'un "re-trait"

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En contractant avec lui-même, se traitant, se recoupant, se retirant, le trait entame une transaction avec la langue de l'autre, il se fait oeuvre

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Le désir d'unifier l'expérience dans un ordre architectonique de la raison hésite entre deux façons d'échouer : échouement (incalculable) et échouage (calculable)

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L'époque du logocentrisme, qui est celle de l'écriture phonétique, est aussi celle de l'effacement mondial du signifiant, dont le retrait libère la conscience

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La voix s'entend au plus proche de soi, comme l'effacement absolu du signifiant, qui est la condition de l'idée même de vérité

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[La souveraineté se retire déjà, son retrait est en œuvre, à l'œuvre, il fait l'histoire]

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Le plus intempestif aujourd'hui, l'inconditionnel, c'est ce qui permet de se soustraire à l'espace de l'autorité théologico-politique

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[Aujourd'hui, au moment de son extension la plus envahissante, la métaphore se retire]

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L'impératif inconditionnel de toute négociation serait de laisser ouverte la possibilité de l'avenir

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Quand des forces en mal de souveraineté font trembler la terre humaine, alors on peut désirer suspendre le lien qui unit la raison, la pulsion de souveraineté et l'inconditionnel

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Une immunité absolue de la raison serait le mal absolu où plus rien n'arrive, tandis qu'en laissant exposer une passivité, une vulnérabilité, la raison laisse venir l'imprévisibilité de l'autre

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En résistant à l'unité de la raison, la spécialisation objectiviste des savoirs ne met pas seulement en crise la rationalité, mais la téléologie elle-même qui la commande

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Ce qui arrive au-delà du performatif, c'est une inconditionnalité faible, fragile, vulnérable, sans pouvoir, qui contraste avec la force d'une souveraineté indivisible

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Il faut, pour sauver l'honneur de la raison, inventer des "maximes de transaction" : préférer la justesse du raisonnable, saluer sa différence fragile avec la raison calculante

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Il faut penser une hyper-éthique, une hyper-politique où une liberté passive, sans autonomie, se porte inconditionnellement au-delà du cercle économique du devoir ou de la tâche

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Reconnaître un lieu secret, hétérogène au pouvoir et au devoir, qui ouvre un droit à l'irresponsabilité, à la non-réponse absolue - c'est la tâche d'une démocratie à venir

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Il y a du secret : c'est ce qui, sans être, ne répond pas

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"Il y a du secret" - un secret sans contenu, hors d'atteinte, intraitable, dont nous ne pouvons témoigner que par l'expérience de son tracement performatif

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L'archi-originaire de la religion se tient en un lieu de retrait où tout crédit se fonde : désert dans le désert, origine qui est la duplicité même, entre khôra et messianisme

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On peut désormais penser une "autre tolérance" comme scrupule, retenue, respect devant la distance de l'altérité infinie

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L'absence du maître à philosopher est inévitable; par le retrait de son corps sublime, il hante la scène, la domine comme un fantôme

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Le lieu de la spectralité est celui où on doit laisser une place vide en mémoire de l'espérance : la démocratie à-venir

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[L'acte de l'oeuvre, son oeuvrement, ne se distingue pas d'un désoeuvrement]

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Un tableau est "une peinture à l'oeuvre" : il n'est là que pour la peinture, sans autre rattachement que sa restance picturale

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Le subjectile, fond sans fond, se retire à l'infini derrière les figures, mais jamais complètement : il y a toujours plus de fond, de la figure vient en plus

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Le sens du devoir, de la responsabilité, commande de rompre avec les restaurations de la morale, comme avec toute prétention de maîtrise ou du devenir-oeuvre d'art

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Devant l'oeuvre dite d'"art", Jacques Derrida se retire : il ne parle pas d'art, ne le fait pas parler, il tourne autour des oeuvres

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Penser la génialité du génie, c'est penser ce qui soustrait une singularité au général, au partageable, au genre ou à la communauté du commun

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Quand un monde disparaît, ou quand il se retire, ou avant même qu'il ne soit apparu - je dois m'engager envers toi, cet autre, te porter

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La pure hospitalité (accueil sans condition), c'est accepter que l'autre fasse loi chez moi

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On peut traduire la phrase attribuée à Aristote : "O philoi, oudeis philos" par : "Celui qui a trop d'amis n'en a aucun" (en amitié, il faut préférer la rareté, le repli, le retrait)

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Il n'est d'amitié ou d'aimance qu'à la condition de se retirer des déterminations, savoirs, jugements, valeurs, qui éloigneraient de la singularité solitaire

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On peut comparer le Moi de la psychanalyse à une figure étrange, double, abyssale, dissymétrique et anasémique : l'"écorce-et-le-noyau"

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Il y a dans le texte de Freud "Au-delà du principe de plaisir" sept chapitres - comme dans le récit biblique de la création

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Freud parle depuis une scène d'écriture où son bon plaisir a le dernier mot; en ce non-lieu, il est acquitté de toute dette

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"Au-delà du principe de plaisir", Freud transgresse l'économie même; ne pouvant s'acquitter de ce qu'il promet, devenu insolvable, il choisit de se retirer

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Partir sans laisser d'adresse est la bénédiction ultime : laisser l'autre survivre sans la surcharge d'un héritage, sans le poids d'un deuil

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Personne ne peut mourir à ma place : la mort est le lieu où mon irremplaçabilité m'est donnée, où je fais l'expérience d'une singularité absolue

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Ma mort est irréductiblement la mienne : le mourir jamais ne s'échange, ne se porte, ne s'emprunte, ne se transfère, ne se promet ou ne se transmet

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Ce qui reste irremplaçable dans le mourir, l'insubstituabilité du soi-même, originaire et indérivable, c'est le lieu où s'entend l'appel de la responsabilité

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Avec le christianisme émerge une nouvelle responsabilité : la bonté même, un don venu de l'autre comme la loi, qui commande au donataire sa propre mort

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La thématique chrétienne du don - amour infini, bonté, oubli de soi, péché, salut, repentir, sacrifice et don de la mort - se retrouve, en Europe, dans le concept de responsabilité

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En me prenant sous son regard et dans sa main, dans une relation terriblement dissymétrique, Dieu me donne la mort et m'éveille à la responsabilité

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Le dernier mot du don responsable, c'est qu'il doit se retirer, se cacher, se donner la mort; il est secret, le secret même, car s'il se reconnaissait comme tel il s'annulerait aussitôt

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Ce qui, dans la littérature, est digne d'être aimé passionnément, c'est ce qui, en elle, est au lieu du secret

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Dans tout récit, il y va d'un "pas" qui rapproche et éloigne, ouvre à lui-même sa propre distance, ne se forme que pour se soustraire à la présence et l'identité

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Dans n'importe quel amour, on peut reconnaître la création définie comme retrait, kénose, renoncement, délaissement ou production expropriante

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La théologie négative adresse à l'ami l'injonction ultime : il faut qu'en naissant de rien et en tendant vers le rien, il vienne à l'être, il se fasse écriture

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Par définition, il faut que les énoncés de la théologie négative se vident : ils gardent le vide et se gardent du vide, en kénose du discours

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La théologie négative, cet idiome qui est aussi un langage, met à l'épreuve les limites constatives du langage; elle garde leur raréfaction, elle l'archive et l'institutionnalise

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La théologie négative prescrit un "Il faut" exemplaire de tous les "Il faut" : dans le langage et sur le langage, dans le nom et au-delà du nom, il tend vers l'au-delà de l'être

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["Sans" et "pas sans" sont les mots les plus difficiles à dire et à entendre, les plus impensables ou les plus impossibles]

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De la possibilité de la théologie négative, on peut aujourd'hui déduire une "politique", un "droit", une "morale" - un laisser-être qui oblige à mettre ces mots entre guillemets

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L'oreille est un organe dont la structure produit le leurre, l'effet de proximité, de propriété absolue, l'effacement idéalisant de la différence organique

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Il faut s'attendre au messie comme à l'imminence d'un verdict qui ne dévoile rien qui tienne, ne déchire aucun voile, mais invite à la diminution, au retrait, au départ, à la relève de l'autre

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Emmanuel Lévinas (E.L.) ne fait pas oeuvre, il laisse oeuvrer l'oeuvre, il la laisse faire oeuvre par la "sériature", cette série de ratures ou retraits qui inscrit la trace de l'effacement

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[Par son oeuvre, Jacques Derrida déclare : "Voici mon talith", "Me voici l'homme au talith"; il fait du texte signé de son nom un talith]

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[Les impouvoirs de l'oeil donnent au dessin sa ressource, quasi-transcendantale - que nomment aussi les discours de la théologie négative (retrait du dieu invisible)]

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"Cela" (le modèle ou paradigme du dessinateur) qui reste sans exemple, s'est tiré (retiré) pour laisser place à la lignée des dessins

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En se retirant, le trait du dessin laisse une parole, une rhétorique qui articule un ordre du discours

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La peinture rend, restitue, réajuste ou complète ce qui s'est retiré, hors d'usage, hors du tableau

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Par la poésie, il faut laisser parler ce que l'autre a de plus proprement sien : son temps - son propre temps, il faut le donner à l'autre

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Dans la photographie, le tout se retire et ne laisse des traces qu'en forme de fragment

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Sous le nom de Dieu, on peut donner à penser une non-souveraineté vulnérable, souffrante, divisible, mortelle, qui se déconstruit jusque dans son ipséité

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Avant tout acte de foi, on devrait pouvoir entendre l'axiome absolu que les textes de la Torah veulent dire : à ce qui est nommé Dieu (Yhvh), il appartient de pouvoir se rétracter

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Il arrive un moment où le Démiurge platonicien ne fait rien; c'est alors, dans ce désoeuvrement, cette destitution ou cette mort symbolique, qu'il fait oeuvre

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Le message chrétien, c'est l'épreuve de la mort de Dieu : il faut en passer par l'auto-destruction auto-immunitaire, la kénose

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Qui prie ou demande pardon s'adresse à un Qui - un autre, un Dieu -, mais celui-ci s'efface et se rétracte en un Quoi indicible, imprononçable, comme le nom de Dieu

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En graciant Noé, Dieu pardonne pour le mal qu'il a fait advenir dans le désir de l'homme; par ce retrait, cette alliance, il lui laisse la souveraineté terrible au nom de laquelle il l'a créé

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Le nom "Sinaï" porte ce qui sera venu avant Sinaï : le visage, le retrait du visage, et ce qui dans le Dire contredit le Dire : la justice

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En laissant à l'homme solitaire et souverain la liberté de nommer les animaux, Dieu s'abandonne à la radicale nouveauté de ce qui va arriver : le pouvoir de l'homme à l'oeuvre

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La sériature derridienne, définie à partir de la pensée de la trace chez Lévinas, renvoie au re-trait ab-solu du nom révélé de Dieu

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["Sauf le nom" : Il faut sauver le nom (de Dieu) pour se rendre, au-delà de l'être, en ce lieu "post-scriptum" qui s'abandonne à l'aporie]

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Le nom de Dieu, qui produit le dehors, se conjugue avec une passion du lieu : se rendre dans le nom au-delà du nom, là où il est impossible d'aller

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Le nom donné n'appartient ni à celui qui donne ni à celui qui reçoit - telle est l'essence ou l'inessence du don, au-delà de l'être

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