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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, la tour de Babel                     Derrida, la tour de Babel
Sources (*) : [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)               [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2017, Page créée le 1er juillet 2010 Derrida, la tora

[Derrida, la tour de Babel]

Derrida, la tora Autres renvois :
   

Derrida, la traduction

   

Derrida, la torah

   

Derrida, la colonne

Derrida, sa Cabale cachée Derrida, sa Cabale cachée
Et il faut inventer un autre idiome               Et il faut inventer un autre idiome    
[La] matrice derridienne (ce qui s'en étudie)                     [La] matrice derridienne (ce qui s'en étudie)    

1. Babel, un texte unique, une coupure.

Le récit de la tour de Babel (Genèse 11:1-9, voir ici), occupe une place particulière, singulière, unique. Ce court texte de neuf versets, qui est aussi un acte de langage (Sur quoi il crie son nom, Babel, oui, là, Yhvh a mêlé la lèvre de toute la terre, et de là Yhvh les a dispersés sur les faces de toute la terre, Gen 11:9 traduit par Chouraqui), vient étrangement interrompre une longue série de noms, la filiation des Shem (Sémites) - comme un hiatus, un arrêt, une béance dans cette généalogie.

Cette place unique où les lignées se brisent, le texte de Babel l'occupe aussi dans la généalogie personnelle de Jacques Derrida - car :

- sans renier la tradition juive, son œuvre clame la rupture, une rupture babélienne;

- à l'intérieur de cette œuvre, les mentions "Babel" ou "Nemrod" (qui vont ensemble) viennent couper le texte (cf : La Dissémination pp414-415, Glas pp48a-49s, La Carte postale p13, D'un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie p10, Schibboleth pp52-4, Ulysse gramophone en de nombreux endroits, et aussi le recueil Psyché, Inventions de l'autre, tome 1, où se trouve intercalé un texte sur les tours de Babel (pp 203-236).

 

2. Le plus sacré.

Ce récit, qui n'est pas comme les autres, ne dit pas seulement que la multiplicité des langues est irréductible. Il affirme l'impossibilité d'achever quelque chose qui serait un système, une construction architecturale, un ordre cohérent, unitaire, une expression transparente ou adéquate. Construire, c'est traduire, et toute traduction est inadéquate et incomplète. Dans le texte même, dans la structure, dans le système, ça déconstruit. L'une des rares définitions de la déconstruction, elle-même comparable à une langue sacrée, est "plus d'une langue". Il y a, entre toutes les langues, une affinité, une "origine" ou une visée commune qui permet la traduction. C'est ce que Walter Benjamin nomme un "langage pur", et Derrida un "à-traduire". Or ce qui est "à-traduire", pour Derrida, ce qui permet de passer d'une langue dans une autre, est nommé par le récit de Babel. L'événement babélien, c'est que ce lieu du texte sacré reçoit un nom, il s'inscrit en abîme dans l'écriture. C'est le plus sacré, le plus poétique, le plus originaire des récits bibliques, qui énonce la limite, le modèle pur de toute écriture. Il renvoie à l'essence de ce qu'est un texte sacré : appeler à un "à-traduire" qui reste, malgré les traductions, infiniment éloigné; maintenir la confusion (babel / balal) pour que perdurent à la fois la dette et le devoir de traduire.

Avec Babel, c'est une autre alliance qui se met en place, où le rapport entre les langues n'est pas direct. Il passe par une traductibilité jamais complète, c'est-à-dire aussi un intraduisible. Le texte sacré, qui n'a pas de sens en lui-même, est pure traductibilité, et le récit de Babel, qui déconstruit la tour, traduit exemplairement la loi imposée par ce nom de dieu (Bab-El).

 

3. Un nom propre qui brouille, exige la déconstruction.

Dans le récit de la Genèse, Dieu clame le nom de Babel. Mais, [pour répondre une formule aujourd'hui vulgarisée], de qui Babel est-il le nom? De la tour, de la ville où est construire la tour (Babylone), ou de Dieu lui-même (Bab-El)? Cela reste indéterminé. Dans l'interprétation derridienne, plutôt que de détruire la tour, Dieu choisit de clamer un nom qui peut être traduit en hébreu par "confusion", ou "il confond". Ce nom divise et déconstruit, il a la faculté de disperser les langues, et donc aussi les humains. La tour restant inachevée, on construit comme on traduit, c'est-à-dire en déconstruisant. Il faut traduire et ne pas traduire, il faut construire et déconstruire. Ce coup de nom propre (Dieu-Yhvh-Babel), performatif, ne laisse pas intact. En imposant l'arrêt de la construction, il fait jouer, en son nom (imprononçable), la différance. Le propre ne se distingue plus de l'impropre, ni le nom commun du nom propre. La confusion contamine tous les noms. Le Dieu de Babel [Yhvh] vous le dit : la place du père qui aurait voulu imposer une seule langue, une métalangue formelle et cohérente, est intenable. En tous cas ce n'est pas la sienne. En donnant un nom unique mais confus, paradoxal, polysémique, à l'invitation qu'il lance aux Sémites de laisser venir en eux plus d'une langue, il conjure le risque qu'une langue unique ne vienne effacer son nom. Ce que dit ce nom, c'est qu'une traduction qui efface l'étranger en soi ne peut qu'échouer. En laissant la lettre se diviser, se disséminer, il ne lui fixe aucun destin. Il instaure un nouveau genre de contrat.

 

4. Un post-scriptum irréductible.

Plusieurs fois, Jacques Derrida rapproche Babel (côté juif) de Khôra (côté grec). Un lieu irréductible où joue l'espacement, le retard, l'éloignement, qui vient après-coup, en excès, au bord du langage, aura toujours été là. Ce lieu est aussi un nom qui déborde le langage. De forme "X sans X", il se dérobe au sens : un secret inviolable dans le désert. Silencieux, il prend la forme d'un appel. Le nom se retire. En son lieu arrive un post-scriptum à venir, qu'il faut sauver.

 

5. La tour et les colonnes.

La tour a aussi une dimension phallique, ou plutôt : le concept derridien du phallus est affecté par la tour. Il y a chez Derrida une colonne de langues, comme il y a des colonnes d'air, de souffle, de chiffres, de lettres ou de paroles. Elles tournent sur elles-mêmes. Autour de leur verticalité phallique se tisse et se dissémine le texte et ses marges.

 

6. L'oeuvre de Jacques Derrida, singulièrement babélienne.

En se nommant Babel, Dieu clame : "Je me déconstruis!". Cette injonction obsède Derrida depuis toujours, c'est elle qui met son œuvre en mouvement. Je me déconstruis est un acte de langage antinomique, aporétique. Dieu ne le profère pas comme tel, mais par un nom, Babel, qui invite à la déliaison, à l'éparpillement, à la dissémination des langues. Comment traduire cette phrase sans renoncer au pronom personnel, "je"? Jacques Derrida le dit dans une langue qu'il a choisie (qui l'a choisi), la langue philosophique. Il faut que ce soit la philosophie elle-même qui dise : Je me déconstruis. Pour éviter que la tour ne soit restaurée, ne s'achève (mal radical, totalitarisme, langue unique), il faut mettre en œuvre un retrait inouï, celui du "je".

S'il n'était pas traduit, un texte sacré ne serait rien. La phrase Je me déconstruis, elle aussi, attend tout des traductions. D'une part, si elle était traduite, elle perdrait son statut, elle ne serait plus qu'un texte parmi d'autres; et d'autre part elle est intraduisible, toujours elle fait signe vers cette faille, ce secret, cet anéantissement. La déconstruction nomme ce lieu. Dans l'abîme où le nom de Babel l'a précipitée (folie, catastrophe, apocalypse), elle n'a qu'un seul pouvoir, la nomination. Sa tâche, sa responsabilité, c'est d'acquiescer à cette phrase par une traduction, une réponse.

James Joyce a voulu, lui aussi, prendre cette place. Il a clamé le nom de Babel. En écrivant un texte illisible, indicible, inaudible, il a abattu les nouvelles tours. Il a déconstruit par avance la légitimité de toutes les machines de lecture.

 

 

"C'est ce qui se nomme ici désormais Babel : la loi imposée par le nom de Dieu qui du même coup vous prescrit et vous interdit de traduire en vous montrant et en vous dérobant la limite. Mais ce n'est pas seulement la situation babélienne, pas seulement une scène ou une structure. C'est aussi le statut et l'événement du texte babélien, du texte de la Genèse (texte à cet égard unique) comme texte sacré. Il relève de la loi qu'il raconte et qu'il traduit exemplairement. Il fait la loi dont il parle, et d'abîme en abîme il déconstruit la tour, et chaque tour, les tours en tous genres, selon un rythme." (Des tours de Babel, in Psyché 1, p234).

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Propositions

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Le texte sur la tour de Babel n'est pas un récit comme un autre : c'est le mythe de l'origine du mythe, qui dit la nécessité de suppléer par des tropes à l'impossible système

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Dans le texte de la Genèse, le statut et l'événement de Babel, comme texte sacré, est unique

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L'évenement du texte sacré, c'est qu'en commandant une traduction sans laquelle il ne serait rien, il se fait modèle et limite de toute écriture, se confond avec l'acte de langage

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Babel, c'est à la fois le nom propre de l'unicité (une langue), et un nom commun semant la confusion (plus d'une langue)

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Nécessaire et impossible, la performance de Babel instaure, d'un coup de nom propre, la loi de la traduction, et aussi une dette dont on ne peut plus s'acquitter

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En choisissant de se donner à lui-même le nom Babel, Yhvh donne à traduire [il faut traduire] et à ne pas traduire [il ne faut pas traduire]

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En clamant son nom divisé, Dieu-Yhvh-Babel déconstruit la tour et (inter-)rompt la lignée des Sémites

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[Il faut préserver un lieu d'aporie, possible et impossible (Babel), pour que se traduisent les langues et les cultures]

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La dissémination passe par une colonne transparente, réfléchissante - phallus vidé de lui-même ou tour de Babel - où se joue le déplacement des marges

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Si j'avais à risquer une seule définition de la déconstruction, je dirais sans phrase : "plus d'une langue"

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[Aucune traduction ne peut réduire la polysémie du mot "Babel", aucune étymologie ne peut enfermer son étrangeté]

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La traduction (deux fois une langue) ne peut qu'échouer, car elle efface l'étranger en soi (au moins deux langues)

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La traduction est un contrat absolument singulier, quasi-transcendantal, qui, en engageant des noms, exhibe l'affinité a priori entre les langues

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La confusion babélienne se joue entre la parole et l'écriture : la différence phonétique s'entend par la voix, mais la graphie ou la lettre passent l'entendement

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L'essence de la maternité tient à la langue maternelle, tandis que le père occupe la place intenable d'une langue formelle ou d'un métalangage, impossible et monstrueux

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Déjà, originellement, en secret, un post-scriptum irréductible aura laissé toute chose - sauf le nom : Babel, Khôra, théologie négative, ou déconstruction

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[Une langue qui garderait le pouvoir de nommer - langue sacrée ou fantasme de langue maternelle - pourrait précipiter dans l'abîme : folie, catastrophe, apocalypse, mal radical]

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Par ses mots écrits en plusieurs langues, James Joyce joue de la lettre inaudible comme du nom de Dieu : il déclare et déconstruit le commencement (Yahwé/he war)

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James Joyce a tout fait pour que des experts travaillent pendant des siècles sur son nom; mais, comme le Dieu de Babel, il en a déconstruit par avance la légitimité

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[La tâche qui nous incombe aujourd'hui, c'est de mettre en oeuvre le retrait inouï qui exige, inconditionnellement, d'être traduit]

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Pour le mettre en oeuvre, Jacques Derrida traduit le "Babel" de Dieu en "Je me déconstruis"

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