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de Jacques Derrida

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CinéAnalyse : En exigeant d'être traduit                     CinéAnalyse : En exigeant d'être traduit
Sources (*) : Orlolivre : comment ne pas babéliser?               Orlolivre : comment ne pas babéliser?
Pierre Delain - "Le cinéma sans condition", Ed : Guilgal, 2018, Page créée le 20 janvier 2016 Un retrait inouï à mettre en œuvre

[(CinéAnalyse) : En exigeant de traduire l'intraduisible]

Un retrait inouï à mettre en œuvre
   
   
   
                 
                       

1956.

- Written on the wind (Douglas Sirk).

Quand Douglas Sirk conserve pour son film le titre du roman dont il est tiré, il en appelle à un certain genre d'intraduisible. On peut raconter l'intrigue du mélodrame, mais on ne peut pas raconter l'ironie, l'auto-dérision, les couleurs vives, le faux luxe, les bagnoles démodées ni le subtil décalage des acteurs par rapport à leur rôle. De là vient la singularité de ce film, son succès, et le fait qu'après des décennies de mépris, d'innombrables cinéastes le reconnaissent comme une sorte de coup de génie.

 

1963.

- Le Silence (Ingmar Bergman).

Tourné dans un pays dont la langue est incompréhensible, le film commence par une scène où l'enfant Johan demande à sa tante, traductrice, la traduction d'un texte - qui reste indéchiffrable; et finit par une lettre de la même tante, libellée : mots dans une langue étrangère. Deux femmes incapables de communiquer se comprennent néanmoins très bien.

 

1968.

- Un soir, un train (André Delvaux).

Anouk Aimée vient dire Je suis morte, mais la phrase est intraduisible. Une phrase de ce genre ne signifie rien dans la langue courante, mais dans un film, on vous force à la traduire (sans espoir).

 

1972.

- Solaris (Andreï Tarkovski).

Le jeu complexe du rapport entre monde et film joue sur le désir de les rapporter l'un à l'autre et l'impossibilité de les traduire l'un dans l'autre.

 

2019.

- It must be heaven (Elia Suleiman, 2019).

Le réalisateur et acteur E.S. (Elia Suleiman, 2019) prend soin de prononcer le moins de mots possible. A partir de sa condition de Palestinien, il cherche à inventer l'idiome du parfait étranger - que les critiques tendent à rabattre sur toutes sortes de qualificatifs inadéquats, comme "burlesque", "allégorique", "humoristique", etc. Mais ce qu'il a à dire ne s'énonce que dans la langue du cinéma et pas ailleurs, une langue aussi peu compréhensible que celle du moineau qui insiste lourdement, malgré sa légèreté.

 

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On pourrait parler de "langue du cinéma" s'il y avait une telle langue en général. Il y a sans doute des figures, des codes, des éléments de langage, mais pas assez unifiés pour produire une langue de cinéma, une seule. Langue ici doit s'entendre dans sa signification la plus large qui inclut les sons, les bruits, les images, les gestes, les voix, les styles de montage, de vitesse ou de luminosité, etc. Chaque fois qu'il est projeté, le film porte une demande, une exigence, il invite à traduire tout ça dans d'autres langues, qui ne peuvent pas être celles du film. Chaque spectateur est porteur d'une de ces langues ou de plusieurs. L'éthique du cinéma exige (entre autres) que la langue de chaque film soit intraduisible dans une autre langue. Le spectateur doit interpréter, il se transforme en machine à traduire - mais la beauté d'un film tient moins dans les traductions réussies que dans les éléments qui restent extérieurs ou exclus de la traduction. Les langues d'arrivée sont trop différentes, lacunaires, trop pauvres par rapport au contenu d'un film, qui déborde toute traduction possible. Chaque film rejoue chaque fois cette intraductibilité sur un autre mode. Cela vaut pour les films les plus originaux, et aussi pour les films de genre les plus convenus.

 

 

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Propositions

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"It must be heaven" (Elia Suleiman, 2019) - Puisque le monde ne répond plus, je ne peux l'interroger qu'en parfait étranger, par le langage pur du cinéma

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"Written on the wind" (Douglas Sirk, 1956), ou comment écrire ce qui ne peut se dire ni en paroles, ni en images, mais seulement sur du vent, dans l'évanescence d'un film

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Solaris (Andreï Tarkovski, 1972) : une allégorie de la traduction du monde en film ou du film en monde

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Le silence (Bergman, 1963) - Ce qui reste silencieux ne peut s'écrire que dans une langue étrangère, intraduisible

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Un soir, un train (André Delvaux, 1968) - "Je suis mort.e" ne peut se dire que dans une langue toute autre

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