Derrida
Scripteur
Mode d'emploi
 
         
           
Lire Derrida, L'Œuvre à venir, suivre sur Facebook Le cinéma en déconstruction, suivre sur Facebook

 

TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

                     
                     
Cinéloft : En disant "Je suis mort"                     Cinéloft : En disant "Je suis mort"
Sources (*) : Le cinéloft du Quai               Le cinéloft du Quai
Pierre Delain - "Le cinéma sans condition", Ed : Guilgal, 2018, Page créée le 16 février 2019

 

-

"Je suis mort" (ce qui s'en éparpille)

[(Cinéloft) : En disant : "Je suis mort"]

"Je suis mort" (ce qui s'en éparpille)
   
   
   
J.D. et le cinéma : ces films laissés à d'autres J.D. et le cinéma : ces films laissés à d'autres
                 
                       

Pour l'acquťrir, cliquez

sur le livre

logo

 

1. Il y a dans tout film la dimension aporétique du Je suis mort.

Nous ne pouvons pas dire, sans mentir, Je suis mort, mais il n'est pas difficile de trouver des films qui expriment une modalité ou une autre de cette phrase. Cette omniprésence tient au fait que le cinéma, comme la photographie, ne peut montrer que des personnages, des objets et des lieux disparus. C'est une banalité, une évidence : puisque nous les voyons au cinéma, c'est qu'il ne sont plus là. A partir du moment où, par le mouvement, ils se montrent comme encore vivants, il y a toujours derrière chacune de leurs expressions ou de leurs phrases, un Je suis mort, qui coexiste avec un Je suis vivant. C'est l'aporie du cinéma, qui résonne avec l'aporie unique, irréductible, de l'expression ma mort pour un vivant. Le cinéma présente la particularité singulière de montrer dans le même temps la possibilité et l'impossibilité de la mort. Il ne pense pas cette aporie, il en est le lieu, le site expérimental.

Certains films tendent à montrer explicitement ce lieu. C'est le cas du film de Nobuhiro Suwa, Le lion est mort ce soir (2018), qui commence et se termine par une scène où Jean-Pierre Léaud doit jouer la mort. Il est embarrassé par cette scène, et déclare dès le départ : "J'ai un problème, je sais pas comment jouer la mort". Celui qui joue le réalisateur dans le film essaie de le rassurer, en décrivant la mort comme une sorte d'endormissement, mais Léaud n'est pas convaincu. Il répond : "Je ne suis pas du tout d'accord avec cette idée de la mort. La mort, c'est la rencontre". Selon Derrida, l'expression ma mort, je suis mort, est la signature même de l'aporie. En ce lieu qui est le seul où elle pourrait surgir comme telle, elle n'arrive qu'à s'effacer, écrit-il dans Apories (p131). Or dans ce film, une extraordinaire série de mises en abîme semble généraliser la structure aporétique. Qui est celui qui dit Je ne sais pas jouer la mort ? Εst-ce Jean-Pierre Léaud, le référent du film, la personne réelle comme on dit, ou Jean, le personnage du film qui joue le rôle d'un acteur sous les traits de Jean-Pierre Léaud? Ou encore Jean, qui joue le rôle d'un acteur dans le sous-film réalisé par des enfants, lequel semble redoubler d'une certaine façon la vie réelle de Jean-Pierre Léaud? Dans l'aporie derridienne, soit le locuteur expérimente réellement la mort, et il est déchu de sa position d'acteur, soit il la joue, et alors ce qu'il joue est autre chose que la mort, dont il reconnaît qu'il ne sait rien. Cette aporie fondamentale est démultipliée dans le film de Nobuhiro Suwa par les mises en abyme qui font que l'acteur jour le rôle d'un acteur qui lui-même joue le rôle d'un acteur. On s'éloigne encore plus de la mort authentique dont Derrida fait l'analyse critique dans Sein und Zeit, d'une façon spécifique au cinéma, introuvable dans la littérature ou la philosophie. Mais ce n'est pas tout. Dans Le lion est mort ce soir, ces mises en abîme sont elles-mêmes mises en abîme. Entre le couple que Jean, le personnage-acteur, forme avec une actrice et d'autres couples que Jean-Pierre Léaud a incarnés dans d'autres films bien connus de l'histoire du cinéma, entre ce film et le personnage que Jean incarne dans l'autre film que réalisent les enfants, entre le deuil de Juliette que Jean ne peut jamais achever et le deuil de son père que Jules, l'un des enfants, ne peut jamais achever, etc., tout est fait pour que jamais le Dasein, dans aucune mort, ne puisse s'attendre lui-meme dans son pouvoir-être le plus propre. La représentation fictive de ma mort au cinéma produit chez Nobuhiro Suwa, sous forme de pensée filmique, une radicalisation de la critique derridienne du §50 de Sein und Zeit. Au cinéma, dont Heidegger avait de bonnes raisons de se méfier, il n'y a pas de mort authentique.

 

2. Aveuglement.

Dans Mémoires d'aveugle, Jacques Derrida montre qu'il y a nécessairement, dans tout acte de dessiner, un temps de retrait ou d'aveuglement. Il faut bien que celui qui dessine détache un temps son regard du modèle. Ce temps d'oblitération existe aussi dans le cas du cinéma, mais différemment. Le cadreur substitue à son œil une caméra qui voit à sa place. Il croit voir, mais ce n'est pas lui qui voit. L'aveuglement ne précède pas l'acte de filmer, il lui est concomitant. Tout se passe comme dans le film de Bertrand Tavernier, La mort en direct (1980), où le réalisateur met en scène un personnage auquel on a greffé une caméra à la place de l'œil. Le cinéma est plus radical que le dessin qui suppose un aveuglement temporaire. Il rend aveugle durablement, structurellement, par substitution et aussi par cadrage, montage, etc. D'ailleurs dans le film, le personnage devient aveugle, ce qui montre que les deux yeux ont été affectés. Tout ce qui n'est pas dans le champ disparaît, et ce qui est dans le champ est réduit au statut d'artefact, d'imitation. Voir un film, c'est s'implanter dans l'oeil une caméra qui supprime tout ce qui n'est pas dans le film. C'est accepter par avance cet affaiblissement, cet effacement. On peut dire, là encore, que le film La mort en direct radicalise la position derridienne.

 

3. Je suis en deuil de moi-même.

Voici une vidéo qui, irrésistiblement, me fait penser à la phrase en question, "Je suis mort". Certes, l'appel à projets du service culturel de l'Ambassade de France ne portait pas sur la mort, mais sur le sommeil, et c'est à cet appel que Jean-Luc Nancy a répondu en réalisant Sleep well. Il n'empêche que cette vidéo sépulcrale ressemble à une agonie. Dès la première image, je me sens en deuil, bien que je sache qu'aujourd'hui, en ce jour où j'écris (première version 22 août 2018, deuxième version 19 février 2019), il est vivant et bien vivant. D'après ce que je crois comprendre, cette vidéo a été réalisée le 25 janvier 2018. Ecoutez-le : Oui, dans le sommeil, il y a une absence totale, je suis perdu, je suis plus là, personne n'est là, sinon... sinon quelqu'un, oui quelqu'un, mais qui? On ne sait même pas qui bien que ce soit incontestablement... moi. Sa phrase, qui débute le film, commence par oui. C'est un acquiescement, un réveil, une résurrection. Tout se passe comme s'il se réveillait de sa propre mort. C'est sa voix qu'on entend, c'est sa signature qui est apposée sur le programme, et pourtant il s'efface deux fois : en tant que filmé (l'acteur, le référent du film), et en tant que personne. La première fois tient à l'essence même du film, et la seconde à ce qui est irréductible en lui, sa singularité. JLN ne dit jamais "Je suis mort". Il ne parle pas de la mort positive, mais du rien. C'est ce rien qu'il fixe avec fascination devant lui, quand il regarde quelque chose qui pourrait être un interlocuteur virtuel. Quand il dit Je suis réveillé, ce qu'on entend dire, c'est J'ai disparu.

Dans Vanya on 42nd Street (Louis Malle, 1994), un réalisateur qui se croyait bien vivant, montre des personnages qui, depuis le début de la pièce de Tchékov représentée dans le film, sont quasiment morts à leurs propres yeux. Louis Malle ne pouvait pas savoir qu'il disparaîtrait lui-même l'année suivante, et que son film prendrait une valeur testamentaire. C'est l'inverse du personnage de 120 battements par minute qui sait depuis le départ qu'il va mourir du SIDA. Son compagnon prendra, à son chevet, le deuil de lui-même.

 

4. J'annonce ma mort.

Le film de John Huston, The Dead (Gens de Dublin, 1987) a été projeté pour la première fois dans la nuit du 27 au 28 août 1987, c'est-à-dire la veille de sa mort, le 29 août. C'était donc une façon d'annoncer "sa propre mort". Mais quand je dis sa mort, je fais référence à qui? De qui est-ce que je parle? Du réalisateur, du narrateur, ou de l'homme? Ce n'est pas lui qui nous en parle (puisqu'il est vraiment mort), c'est son film. Le thème du film, les souvenirs des personnages, la disparition du réalisateur, tout converge, tout résonne.

Annoncer sa mort au cinéma est ambigu. Ce peut-être un mensonge comme dans le film de Jafar Panahi, Trois visages. Dans ce cas, le personnage du film est encore vivant. Mais tout acteur n'est-il pas, au moment où on le voit sur l'écran, déjà mort?

 

5. La langue de l'autre.

Je ne peux pas annoncer ma mort dans la langue courante, mais seulement dans l'autre langue, la langue des morts. C'est une langue inaccessible, incompréhensible. Dans Un soir, un train (1968), André Delvaux met en scène un linguiste, polyglotte comme il se doit, pris de panique en entendant cette langue dont il ne sait qu'une chose : c'est un risque, un danger terrible.

 

6. Je me dois à la mort.

La plus cinématographique des morts est celle du héros de La Jetée (Chris Marker, 1961). Il pourrait survivre ailleurs, quitter la circularité dans laquelle il est pris, mais il préfère revenir au départ, revivre la mort qui s'était annoncée à lui comme la mort d'un autre. Entre ses deux morts, celle à laquelle il a assistée étant enfant, et celle où il est tué comme adulte, il y a une histoire d'amour. C'est cette histoire qui est la supplément, la plus de vie qui justifie qui ne cherche pas autre chose. On retrouve la même logique de supplément dans le film d'Agnés Varda, Cléo de cinq à sept (1962, juste après La Jetée). Dans sa vie antérieure, une sorte de chanteuse demi-mondaine, Cléo était déjà morte. Mais dans le parcours qu'elle fait à travers Paris, il lui arrive quelque chose. Elle change de robe, elle s'habille en noir, elle se débarrasse de sa perruque et de son affreux chapeau, et elle rencontre un jeune homme sur le point de partir en Algérie. Ce n'est pas tout à fait une histoire d'amour, mais c'est aussi un supplément de vie qui permet de dire, pas sans angoisse ni sans tristesse, Je me dois à la mort.

 

7. Disparition.

Si quelqu'un disparaît soudainement, sans laisser de trace, il laisse derrière lui un Je suis mort insupportable, que d'autres doivent prononcer à sa place. Exemples : Les fantômes d'Ismaël (Arnaud Desplechin, 2017), Faute d'amour (Andreï Zviaguintsev, 2017).

 

8. Spectralité.

En principe le mort, le suicidé, ne doit pas revenir. S'il revient, c'est dans la mémoire des autres). Dans le film d'Eugène Green, Pont des Arts (2004), bien avant son suicide, la chanteuse s'est sentie ailleurs, corps et âme. Elle n'était plus rien. Ce n'est ni l'humiliation, ni la dépression qui l'on réduite, c'est son engagement infini. Dans le chant même, il fallait qu'elle soit absente et anonyme. Détachée de toute présence, sa voix pouvait prendre un autre sens qu'elle ignorait. En se retranchant d'elle-même, elle laissait s'épanouir cette chose dont elle préservait les virtualités.

 

9. La mort de l'autre.

Quand on présente la mort de l'autre, extrêmement fréquente au cinéma, c'est toujours pour éviter de dire : Je suis mort.

On peut toujours filmer quelqu'un sur le point de mourir, ou dans le temps de sa mort. Mais alors ce n'est pas le mort qui est représenté, ni la mort, c'est un vivant. Il n'est de mort réelle, effective, que hors champ, infilmable. Même quand il arrive que quelqu'un meure en direct, ou presque, comme Kazuo Nishii dans La Danse des Souvenirs, Lettre d’un cerisier jaune en fleur (Naomi Kawase, 2003), son corps mourant est peut-être visible, mais ce qui est filmé de la mort n'est pas montrable. C'est un objet essentiellement cinématographique.

Il y a toujours plus de morts au cinéma que dans la vie réelle. Ce que le film a pour fonction de cacher, il faut qu'il le fasse revenir. "Tu tueras" donc à l'écran, tu feras des westerns et des films de guerre, tu y mourras et tu y exalteras la violence. Que ce soit ou non dans ton scénario, tu dois tenir compte du dispositif général, de la scène filmique.

Montrer le mourir, c'est toujours dire, d'une certaine façon, "Je meurs".

 

 

--------------

Propositions

--------------

-

Le lion est mort ce soir (Nobuhiro Suwa, 2018) - Au cinéma, l'impossible, c'est jouer sa propre mort

-

"Gens de Dublin" ou "The Dead" (John Huston, 1987) - le film qui fait entendre la phrase : "Je suis mort"

-

Un soir, un train (André Delvaux, 1968) - "Je suis mort.e" ne peut se dire que dans une langue toute autre

-

Trois visages (Jafar Panahi, 2018) - Tout commence par un appel, "Je suis morte" : pour que le visage qui précède introduise à celui qui, déjà passé, reste à venir

-

La mort de Louis XIV (Albert Serra, 2016) - Seul un autre peut dire, à la place du "je" souverain : "Moi, je suis mort"

-

"Sleep well" (Jean-Luc Nancy, 2018) - Seul un vivant peut dire : "Je suis mort"

-

Par sa voix qui dit : "Je suis morte", la chanteuse fait don d'un rien qui fait renouer avec la vie (Pont des Arts, film d'Eugène Green, 2004)

-

Le destin de Laura Palmer ne diffère pas de celui des autres personnages : morts, mais toujours présents (Twin Peaks, série de David Lynch, 1989-90)

-

Vers l'autre rive (Kiyoshi Kurosawa, 2015) - Il faut, pour un deuil, partager la mémoire, la parole, le corps et les secrets du mort

-

L'amant double (François Ozon, 2017), ou : "Je suis double mais l'autre en moi, mon jumeau, est déjà mort" - un dédoublement qui ne franchit pas la limite du "deux"

-

"Puisque je suis déjà mort, je n'ai pas d'autre solution que de disparaître", se dit le petit Aliocha dans "Faute d'amour", film d'Andreï Zviaguintsev (2017)

-

(Se) laisser dire "Je suis morte" n'est pas sans risque! Et si l'on vous croyait (Les fantômes d'Ismaël, film d'Arnaud Desplechin, 2017)

-

120 battements par minute (film de Robin Campillo, 2017), une tragédie hétéro-thanato-graphique : "Tu es en deuil de toi-même, il faut que je te porte"

-

La mort en direct (Bertrand Tavernier, 1980) ou l'œil-caméra comme système d'aveuglement, qui ne fonctionne que pour mettre à mort ce qu'il filme

-

"Une vie violente", film de Thierry de Peretti (2017) - ou le militantisme comme tragédie sacrificielle

-

Que le spectacle commence! (Bob Fosse, 1980) - On ne peut pas se préparer à la mort, tout ce qu'on peut faire, c'est en exiger toujours plus, plus encore que la vie

-

Rebecca Zlotowski montre dans son film "Planétarium" qu'au cinéma, la surenchère du "Je suis mort" ne s'arrête jamais

-

Mon père est si complaisant à l'égard du nazisme que je ne peux faire autrement que de me tuer moi-même ("Allemagne année zéro", film de Roberto Rossellini, 1948)

-

Dans "Oslo, 31 août" (film de 2012), Joachim Trier montre qu'une vie sans filiation reste entre deux morts

-

Vanya on 42nd Street (Louis Malle, 1994) - Ni fiction, ni documentaire, ni théâtre, ni cinéma, ni genre déterminé - aporétique comme la mort

-

"Mon père, pour moi, était mort dès le départ" (Les lois de la famille, film de Daniel Burman, 2005)

-

La Jetée (Chris Marker 1963) - L'instant pour moi le plus décisif, celui dont je désire le retour avec le plus d'intensité, c'est celui de "ma mort", que je n'ai pas vécue

-

Cléo de 5 à 7 (Agnès Varda, 1962) - Il aura fallu, pour commencer à vivre, un événement qui s'ajoute à l'implacable écoulement du temps

- Gert : Je n'ai pas eu à m'identifier au Jean du Lion est mort ce soir (Nobuhiro Suwa, 2018), c'était inutile, car j'étais déjà lui-même. On ne peut s'identifier qu'à un autre, n'est-ce pas? Mais lui était, comme moi, dans la décennie septennale et dans l'attente d'une mort impossible, il était donc moi, sans transition. Je ne me prénomme pas Jean et d'ailleurs Jean-Pierre Léaud non plus, il est évident que c'est un faux nom. On ne peut se présenter à la mort que sous un faux nom, le vrai viendra peut-être après.

- Nata : Et toi, tu aurais pu tomber amoureux de la voix d'une chanteuse morte, comme Pascal dans Pont des Arts (Eugène Green 2004) ?

- Gert : Pascal pense à se suicider, mais jamais il ne se situe, lui, en ce lieu du Je suis mort. Le cas de Sarah est plus ambigu. Pour devenir une voix, elle doit d'abord mourir. Sa voix enregistrée s'est détachée de son corps. A chaque fois qu'elle chante, elle laisse entendre, en plus des mots prononcés : Je suis morte. Mais à ce stade qui parle ? On peut se demander si une voix sans corps est encore un "je", ou si c'est le même genre de "je" que celui d'un vivant. Qu'une voix sans corps dise "Je suis morte", ce n'est peut-être même plus paradoxal.

 


Recherche dans les pages indexées d'Idixa par Google
 
   
 
 

 

 

   
 
     
 
                               
Création : Guilgal

 

 
Idixa

Marque déposée

INPI 07 3 547 007

 

CineHantise
ProMort

AA.BBB

CineLoft

CE.KJH

JeSuisMortDevise

CC.MML

FilmsPasVus

KD.LKE

MM_ProMort

Rang = TMort
Genre = -