Accueil
Projet
Derrida
Œuvrance
Sources
Scripteur
Mode d'emploi
 
         
           
Lire Derrida, L'Œuvre à venir, suivre sur Facebook Le cinéma en déconstruction, suivre sur Facebook

TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

Les collectes de l'Orloeuvre
   
     
Sur des films (rémanences)                     Sur des films (rémanences)
Cinéloft : En disant "Je suis mort"               Cinéloft : En disant "Je suis mort"
Pierre Delain alias Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 16 janvier 2005

 

-

"Je suis mort", "ma mort", signature de l'aporie

Par sa voix qui dit : "Je suis morte", la chanteuse fait don d'un rien qui fait renouer avec la vie (Pont des Arts, film d'Eugène Green, 2004)

"Je suis mort", "ma mort", signature de l'aporie
   
   
   
Cineloft : une expérience de l'impossible Cineloft : une expérience de l'impossible
Cinéloft : faire venir ce dont on ne peut rien dire               Cinéloft : faire venir ce dont on ne peut rien dire    
                       

logo

 

Pascal est un étudiant raté et Sarah une chanteuse non reconnue. Elle est martyrisée par un chef d'orchestre homosexuel, sadique et baroqueux qu'elle surnomme l'Innommable (ici s'intercale un numéro tragico-comique de Podalydès, et aussi une sorte de satyre des Arts Florissants). Double ratage qui les associe, mais ne les réunit pas. Le film raconte une rencontre improbable, impossible, entre une morte et un vivant qui n'avaient presque aucune raison de se croiser. Pascal s'intéressait-il à la musique? Non. Il y a juste ce disque offert par une ex-petite amie avec laquelle il n'avait strictement rien de commun. Ainsi en va-t-il du don : on ne sait jamais ce qu'il produit. Pascal ne croyait pas avoir la moindre raison de vivre. Il avait décidé d'en finir, mais sans aller jusqu'au bout. Grâce à quoi? A cette musique, à ce disque. Sarah, elle, est allée jusqu'au bout : elle s'est suicidée. Pourquoi échappe-t-il, lui et seulement lui, à la mort? Peut-être parce qu'il a eu le courage de ne pas se soumettre à un enseignement mortifère (c'est-à-dire une variété de silence, comme le recommanderait Jacques Vacher, selon l'interprétation qu'en donne l'enseignante). Sa voix à lui est restée vive. Au contraire sa voix à elle a été humiliée par l'Innommable, mise en boîte, enregistrée, diffusée, etc, mais aussi transfigurée par Monteverdi, dématérialisée par le processus technique et commercial - multiples figures qui renvoient toutes à la disparition.

Avant même la scène humiliante devant son maître de chant, Sarah est déjà morte. Pas seulement déprimée, pas seulement triste, mais morte. Et plus tard quand elle chantera Le lamento d'Ariane (Monteverdi, 1608), elle ne sera pas en représentation, elle chantera d'une voix aussi merveilleuse que déjà détachée d'elle-même, redoublant le deuil de Monteverdi après la mort de sa femme en 1607 et le décès imprévu de la jeune chanteuse prodige, Caterina Martinelli, qui devait incarner le rôle. Ce n'est ni l'humiliation, ni la dépression qui l'on réduite, c'est son engagement infini. Dans le chant même, il fallait qu'elle soit absente et anonyme. Détachée de toute présence, sa voix pouvait prendre un autre sens qu'elle pressentait, mais dont elle ignorait tout.

Pour habiter ce film, il faut se détacher d'une certaine préciosité et sans doute aussi d'une dénonciation assez caricaturale du monde de l'art. On se réconciliera alors avec le côté bressonien des dialogues, qui procure au film une combinaison unique d'abstraction et d'émotion.

 

 

Partons de la scène centrale, au sens strict, vers la mi-temps chronologique du film. (Dialogue entre Manuel et Sarah, après la nuit du nouvel an 1980) - Pourquoi ne m'en parles tu pas? Il n'y a rien à dire. - Si, il y a toujours quelque chose à dire. - J'étais mal. - A cause de quoi? - A cause de la violence. - Où? - Dans les regards, dans les voix. - Je ne comprends pas. - On m'a arraché mon masque. - Pourquoi porter un masque? - Pour exister. - La vérité, n'est-ce pas mieux? - Quitter mon masque était la vérité. - Derrière, il y a toi. - Derrière il n'y a rien. C'est un fantôme que tu penses tenir. - Tu es aussi réelle que moi, moi qui suis réel je t'aime. - Tu ne sais pas où je suis. - Tu es ici, je te tiens dans mes bras. - Mon corps est déjà ailleurs. - Non. - Mon âme c'était le masque. - Non. - Et maintenant, elle aussi est ailleurs. - Ton âme est dans ton corps qui est devant moi. Je te touche de mes mains je te vois de mes yeux. - Ce que de moi on peut toucher et voir c'est quelqu'un d'autre.

Le désir de Sarah était plus tourné vers le chant que vers la vie. Incapable de s'intéresser à son petit ami Manuel, pourtant charmant et aimant, elle était attirée vers un autre lieu dont elle ne pouvait rien dire. C'est ce lieu désertique, au-delà de l'être, qu'elle imaginait trouver par le suicide. Son maître de chant lui barrait le chemin, mais il était aussi d'une certaine façon l'incarnation de ce rien auquel elle aspirait. Elle savait qu'en ce lieu rien ne répondrait, sauf le silence, elle savait qu'il n'y avait rien à y découvrir, pas même un secret, mais elle ne pouvait pas renoncer à cette attirance. L'originalité du film, au-delà de la théologie négative, est de ménager, en ce lieu, la possibilité d'une rencontre. Sarah étant morte, ce n'est pas par sa voix vive qu'elle croise Pascal, c'est par l'intermédiaire d'un objet, d'un disque, capable de restituer un double de cette voix. Eugène Green est un spécialiste du baroque, il est fasciné par cette période, mais il n'est ni prêtre, ni théologien, ni compositeur : il fait des films, et ces films sont parlants, sonores. De son travail, il ne reste qu'un film, mais cela suffit pour nous émouvoir; et de Sarah, il ne reste qu'une voix enregistrée, mais cela suffit pour tomber amoureux. C'est cette voix qui reste, au-delà de la vie.

Après le décès de Sarah, il y a dans le monde quelque chose de plus : une fabrication, un artefact, un objet. Christine fait don de cet objet à Pascal en ignorant qu'il y a derrière elle une autre donatrice, Sarah. Ce n'est qu'un simple cadeau de nouvel an, mais le voici qui outrepasse, de loin, sa fonction sociale, le voici qui réalise l'impossible : un vivant rencontre une morte. Il n'y a pas de cause à cela, pas de raison, ni la beauté du chant, ni le hasard des circonstances. S'appuyant sur certains moyens techniques et un jeu d'acteur, Eugène Green a trouvé un chemin pour figurer cet impossible. Au solstice de printemps, sur le pont des Arts, le film s'achève. Après l'image des deux ombres humaines, il n'y a plus rien, rien sauf la Seine qui continue de couler.

Extrait de la critique de Jacques Mandelbaum et Isabelle Regnier (2004) :

Situé dans le milieu parisien de la culture au début des années 1980, Le Pont des Arts met en scène deux couples de jeunes gens désaccordés dont la rupture respective suscite l'impossible rencontre que ce film a sans doute pour seule vocation d'incarner : celle de l'histoire d'amour entre un vivant et une morte. Cette histoire impossible sera portée à son plus haut degré de musicalité par le retour entêtant du sublime Lamento della ninfa de Monteverdi. Parions que ce morceau conquerra le cœur de tous les spectateurs à qui la musique baroque était a priori une terre étrangère.

Les couples, donc. Ici, Christine, ambitieuse agrégative en philosophie à laquelle Pascal, étudiant dilettante en littérature et sosie approximatif de Jean-Pierre Léaud, peine à s'agréger. Là, Sarah, chanteuse dans un ensemble baroque, dont la fragilité mélancolique trouve en Manuel, ingénieur en informatique, un soutien trop attaché à la matérialité des choses pour la dissuader de sa mortelle inquiétude.

Autour de ces deux couples, attachants comme le sont ceux de Jean Eustache, existent des forces qui semblent conspirer à leur inéluctable déchirement. C'est contre la renommée usurpée de ces forces, contre l'institutionnalisation du savoir, du pouvoir et de la médiocrité qu'elles incarnent qu'Eugène Green fait claironner les trompettes truculentes de la colère et de la satire.

Ce peut être un de ces établissements parisiens dont l'idée de la convivialité lui fait mériter le nom de "café glauque". Ce peut être une enseignante d'université grotesque dont la seule glose de Jacques Vaché consiste à mimer, façon dinde savante, un "silence colossal" devant ses étudiants. Ce sera aussi, plus essentiellement, cette formation de musique baroque à laquelle appartient Sarah, dirigée par un chef ambitieux, sadique et insensible baptisé "l'Innommable". Cet impavide dandy, un artiste renommé doublé d'une ordure humaine, est entouré d'une clique de notabilités qui négocient la vie culturelle parisienne en s'échangeant d'un air gourmand de jeunes "régisseurs".

La charge est sévère, mais Denis Podalydès, dans le rôle de l'Innommable, la tire vers une fantaisie proprement délirante, à partir d'une palette de grimaces et d'accents totalement indéfinis. Deuxième pari lancé au passage : que le "Aho !" de Podalydès, décliné de toutes les façons possibles et imaginables, deviendra aussi fameux que le "O.K." de Christian Clavier dans Les Visiteurs - on peut toujours rêver. Cet être teigneux et mesquin, à force de cruauté et de brimades, pousse la jeune Sarah (lumineuse Natacha Régnier), son envers porté par la grâce, au suicide. Engloutie dans les eaux froides et noirâtres de la Seine, sa voix, par l'entremise d'un disque, n'en sauve pas moins Pascal, séparé d'avec Christine, du suicide où son spleen l'a conduit.

Ainsi naît tardivement dans le film, à partir d'un plan bressonien de cuisinière à gaz, une singulière histoire qui voit un jeune rescapé tomber éperdument amoureux d'une voix, avant de rencontrer, dans son éclatante vitalité, le corps qui l'abritait. Cela par la seule puissance de l'art, sur le pont qui en porte le nom. Devenu le socle d'un espace-temps indéfinissable, celui de l'art, de l'amour, du baroque, de la fusion de la vie et de la mort, celui-ci accueille la rencontre des deux amants, séparés par un champ-contrechamp vertigineux, mais unis dans une lumière invisible pour entonner un sublime duo amoureux.

 


Recherche dans les pages indexées d'Idixa par Google
 
   
 
 

 

 

   
 
     
 
                               
Création : Guilgal

 

 
Idixa

Marque déposée

INPI 07 3 547 007

 

Films
CinemaChrono

2004.GR.EEN

ProMort

DD.LDD

DerridaJeSuisMort

ZG.LKD

CineImpossible

MJ.LKM

CineRien

GR.LLK

zm.Green.2004

Rang = YGreen
Genre = MH - NP