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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
"Je suis mort", "ma mort", signature de l'aporie                     "Je suis mort", "ma mort", signature de l'aporie
Sources (*) : [La] matrice derridienne (ce qui s'en projette)               [La] matrice derridienne (ce qui s'en projette)
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2017, Page créée le 23 octobre 2014 [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)

[Je ne peux pas dire : "Ma mort", "Je suis mort", sans aporie; c'est la signature même de l'aporie]

[La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)
   
   
   
Derrida, la mort Derrida, la mort
Et il faut s'aventurer pour plus que la vie               Et il faut s'aventurer pour plus que la vie    
Derrida, l'aporie                     Derrida, l'aporie    

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1. "Ma mort" ou "Je suis mort", un syntagme unique, singulier.

Dès l'un des textes qu'il a publiés en 1967, La voix et le phénomène, ou plutôt avant même ce premier texte, dans l'exergue, Jacques Derrida reprend la déclaration de Valdemar dans la nouvelle d'Edgar Poe, La vérité sur le cas de M. Valdemar : "J'ai parlé à la fois de son et de voix. Je veux dire que le son était d'une syllabisation distincte, et même terriblement, effroyablement distincte. M. Valdemar parlait, évidemment pour répondre à la question... Il disait maintenant : - Oui, - non, - j'ai dormi, - et maintenant, - maintenant, je suis mort". Cette déclaration, Derrida ne cessera de la reformuler dans toute son œuvre : Je suis mort, Je vous dis que je suis mort, Déjà je suis mort, Ma mort, etc, différentes formulations qui peut-être peuvent se réduire à une seule : "Je". Il suffit de dire "je", et, déjà, "je suis mort". D'ailleurs dans le même exergue, Derrida cite Husserl dans les Recherches logiques : "Quand nous lisons ce mot "je" sans savoir qui l'a écrit, nous avons un mot, sinon dépourvu de signification, du moins étranger à sa signification normale".

Le syntagme "Je suis mort" est, lui aussi, étranger à sa signification normale.

 

2. Une aporie.

C'est le lieu d'une aporie unique, irréductible. D'un côté, un vivant ne peut pas dire, sans mentir, "Je suis mort", mais d'un autre côté, seul un vivant peut parler, donc seul un vivant peut proférer de sa bouche "Je suis mort". La phrase n'est ni constative, ni performative. C'est une catégorie linguistique à elle seule, et aussi une nécessité stratégique. Dans La voix et le phénomène, Derrida ne l'énonce pas en son nom, il la cite, ou plutôt il cite Edgar Poe qui lui-même cite le narrateur qui cite Valdemar. Bien avant l'interprétation derridienne, la citation était à l'œuvre, c'était une mort à l'oeuvre : celle du sujet dans l'écriture.

Cette aporie, Heidegger l'a repérée, il l'a même énoncée, mais sans la penser. Avec la mort, le Dasein s'attend lui-même dans son pouvoir-être le plus propre, disait-il (Sein une Zeit §50). La mort est une possibilité toujours imminente, à laquelle il faut s'attendre, et seul l'homme (le Dasein) peut s'y attendre authentiquement. Mais comment l'assumer, si l'on ne peut jamais dire Je suis mort? Comment penser cette impossibilité? Derrida, lui, tente de la penser. Si ma mort est toujours indéchiffrable, inappropriable, il n'y a plus de différence entre l'humain et l'animal. Aucun vivant n'a rapport à ma mort comme telle, qui reste "l'irremplaçable même de la singularité absolue". Il y va d'un passage impossible, d'un certain pas sans pas, au-delà des limites de la vérité.

 

3. Une signature.

Le formule "Je suis mort" ne renvoie pas chez Derrida à la mort effective, réelle, mais à la signature, au nom.

Quand, dans Glas, il attribue à Genet la formulation "Je suis mort", "Je suis déjà mort", quand il explique que dans tout "Je suis", le "déjà mort" est impliqué, il prend acte d'un certain rapport à un cadavre phallicisé. Jean Genet jouit de voir décapités les jeunes hommes dont il est amoureux. Si eux aussi sont déjà morts, alors je peux continuer à écrire, je peux continuer à graver dans la pierre (tombale) ce "je" qui, dès l'inscription s'efface. En disant "Je suis mort", je me retranche de moi-même. L'arrêt de mort conditionne l'écriture, comme il conditionne le regard dans une photographie d'où je me vois, déjà mort, regardant. Déjà, c'est aussi D.J., sa signature inversée. Ce D.J. est déjà écrit, il n'a rien à voir avec le vivant Derrida.

Dans je-suis-mort il y a effectivement une dimension thétique, théorique. Le "je" n'implique pas la présence, c'est un "je" d'écriture, d'un narrateur ou d'un essayiste. Mais le "je", celui des récits de Blanchot suspendus à l'événement d'un "viens", d'un appel entre deux morts (ce que Derrida nomme : le "je mort"), n'est pas mortifère, il est impossible. Toute l'oeuvre de Derrida (et peut-être aussi celle de Blanchot) vise à conjurer cette hantise. En se donnant au-delà de l'être, dans l'oubli de l'être, entre un déjà vide, retiré, silencieux et un futur imminent, toujours sur le point d'arriver (la mort), c'est un travail du "je" qui s'opère. La force de ce mouvement n'est pas thanatologique, mais métonymique. C'est une prise de risque. L'oubli de l'oubli peut se traduire en effacement, en retrait, mais aussi en don du don (inconditionnel). Rien n'est fixé à l'avance.

 

4. Une sentence.

Nous nous devons à la mort, telle est la première phrase du livre Demeure, Athènes, où Derrida commente une série de photographies de Jean-François Bonhomme. En ajoutant, en 1996, Nous nous devons à la mort au Je suis mort de 1967, Derrida introduit une différance, un écart, celui qui sépare, irréductiblement, un instant d'un autre, un premier "nous" d'un second, un affect d'un autre. Il y a dans ce verdict, comme dans toute sentence, une dimension de prescription, de devoir et de dette qui ne se limite pas au simple constat de notre mortalité. Si nous devons quelque chose à nous-mêmes, c'est chaque fois différemment, dans le mouvement en série de temporalités ou d'œuvrances différentes. La mort n'est pas retardée, mais suspendue; la vie ne se prolonge pas au-delà de la mort, mais tout autrement.

Le phrase "Je suis mort" est "privée de sens". Privée de sens pour qui? Pas pour celui qui la profère (il ne la proférerait pas si elle n'avait pas de sens pour lui), ni pour celui qui l'entend - qui est seul susceptible, dans la solitude, de lui donner, ou non, un sens. Si elle est "privée de sens" en général, ce ne peut être que par rapport à la métaphysique. C'est une phrase qui ne fait sens que dans la métaphysique.

 

5. Une promesse.

A cela s'ajoute une autre dimension, à la fois lisible et illisible. Pour Derrida, on ne fera jamais le deuil de l'autre, le deuil est impossible. Le nom du mort continue à résonner. Même mort, il reste indissociable de la vie. Cette impossibilité vaut aussi pour celui qui annonce sa mort. Même quasiment putréfié, n'est-il pas encore vivant? Il l'annonce en lançant une flèche vers un avenir indéterminé, comme dans la structure que Derrida qualifie de téléiopoèse dans Politique de l'amitié. Cette annonce se faisant au présent, elle s'adresse à d'autres vivants. Ce qu'elle vise n'est pas une certitude, c'est un peut-être. Le vivant sait qu'il va mourir, mais il ne sait ni quand, ni comment. Dire "Je suis mort", c'est, dans cette logique paradoxale, rester dans la dynamique du "peut-être". Je ne pourrais pas vivre si je ne supposais pas, aussi, que je suis vivant.

Contre ou tout contre la dimension mélancolique du "Je suis mort", Derrida affirme une dimension affirmative : la survie qu'il écrit sur-vie. Plus et encore plus que la vie, c'est une spéculation qui va plus loin que la pulsion de mort freudienne en brouillant toute distinction entre vie et mort. Nous ne nous devons pas à la mort pour disparaître, mais pour dépasser l'aporie du deuil.

Dire "Je suis mort", c'est reconnaître qu'entre le "déjà mort" de cette énonciation impossible et la hantise du "Je me dois à la mort", un "Je" pointe vers le futur.

 

6. Un schibboleth?

Si le syntagme ma mort pouvait s'énoncer authentiquement, on pourrait soutenir que Je suis mort est la devise de Jacques Derrida, pour reprendre le mot choisi par Jacob Rogozinski dans Cryptes de Derrida (p45). On pourrait diagnostiquer chez lui une mélancolie, ou pire : l'accuser d'obsession de la mort, de thanatologie. Mais cette phrase n'est pas une devise, c'est un schibboleth. On peut dire plusieurs fois Je suis mort, réitérer cette phrase qui ouvre un espacement, un écart. En tant qu'expérience d'un "Je suis", elle n'est ni un suicide, ni un égocide, ni un deuil, ni un pathos. Elle pointe un hors-code, une extériorité, entre vie et mort, au-delà du deuil et de la mélancolie. Le syntagme n'est pas un aboutissement, il en appelle et en promet d'autres.

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Propositions

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Le "je" n'implique pas nécessairement la présence : la personne peut être absente dans "Je suis", anonyme dans "J'écris" et morte dans "Je suis vivant"

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Derrida nomme "écriture" la non-présence radicale du sujet, sa mort à l'oeuvre, et aussi la promesse de sa résurrection

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Il suffit d'écrire "je suis" et déjà, d'avance, sans que rien ne soit annoncé par personne, "je suis" a signé son glas, son arrêt de mort, cette mort qui a déjà eu lieu

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En écrivant "Je suis déjà (mort)", en se retranchant d'avance de lui-même, Jacques Derrida repousse, derrière, une menace encore pire

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Quand je signe "J.D.", je suis déjà mort - ce "déjà" est la signature d'un autre

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Dire : "Maintenant, je suis mort", c'est mettre en scène une énonciation impossible, un "Je parle" fou, inouï, qui profère en même temps la mort et la vie

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Suspendu à l'événement d'un "Viens", pas encore affecté ou déjà plus (Je m'---), le "Je" va vers ce qu'il appelle : un "Je mort"

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Dans sa référence à soi, le travail du je commence par une énonciation impossible, un "Je suis mort" passé et aussi imminent, qui pointe depuis le futur

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La scène du "Je suis mort" interprète des structures universelles, lisibles, et aussi quelque chose d'absolument illisible, accessible seulement depuis la place de l'autre

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La mort est l'unique occurrence de la possibilité de l'impossibilité; une aporie que Heidegger a énoncée, sans la penser

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Si ni l'homme, ni les animaux, n'ont rapport à "ma mort" comme telle, alors la mort devient la possibilité la plus impropre, ce qui ruine tout le dispositif heideggerien

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N'importe qui peut s'approprier le syntagme "ma mort", qui pourtant nomme l'irremplaçable même de la singularité absolue

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S'il faut s'attendre à la mort, il faut aussi s'attendre à se laisser emporter au-delà des limites de la vérité

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Dans la phrase "Je franchis le terme de la vie", il y va d'un certain pas, d'un "Je passe" (peraô) aporétique (aporia), d'un passage impossible (a-poros), sans pas

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Œuvrer, c'est conjurer la hantise d'un "je-suis-mort"

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Et il aura fallu qu'en me retirant, en secret, je me donne la mort, pour qu'Amaleq n'ait pas le dernier mot

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["Nous nous devons à la mort", mais nous pouvons ignorer cette sentence, la laisser en suspens, par des retards dont la figure exemplaire est la photographie]

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[La mort est inéluctable mais n'empêche pas cette autre sur-vie qui en rajoute encore sur la vie, "plus que la vie"]

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Parler de l'"écrire" comme "survivre", c'est une apocalypse, et aussi un fantasme maniaque

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Il y a chez Derrida une mélancolie de la déconstruction : portant le deuil de la métaphysique qu'il garde incorporée en lui, il affirme : "Je vous dis que je suis déjà mort"

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Le don de Blanchot, c'est qu'il se donne au-delà de l'être, dans l'oubli de l'être - SAUF que cet oubli de l'oubli est aussi un poison qu'il lui faut vomir en criant son nom

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Pour qu'une photo s'adresse à moi, il faut que le Référent, ce point de singularité absolue de l'autre (punctum), qui ne regarde que moi, ce soit aussi moi ayant déjà été mort

 


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