Accueil
Projet
Derrida
Œuvrance
Sources
Scripteur
Mode d'emploi
 
         
           
Lire Derrida, L'Œuvre à venir, suivre sur Facebook Le cinéma en déconstruction, suivre sur Facebook

TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

Les collectes de l'Orloeuvre
   
     
Sur des films (rémanences)                     Sur des films (rémanences)
Sources (*) : Cinéloft : En disant "Je suis mort"               Cinéloft : En disant "Je suis mort"
Pierre Delain alias Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 5 mars 2019

 

-

Un soir, un train (André Delvaux, 1968) - "Je suis mort.e" ne peut se dire que dans une langue toute autre

   
   
   
                 
                       

Pour l'acquérir, cliquez

sur le livre

logo

 

Une décennie avant Stalker, voici un film qui fait venir, sur l'écran, ce dont on ne peut rien dire. A l'heure du réveil nationaliste flamand, Anne (française, jouée par Anouk Aimée) et Mathias Bremen (professeur de linguistique apparemment indifférent au conflit entre flamands et wallons, joué par Yves Montand), forment un couple étrange où l'amour, pourtant réciproque, est frappé de stérilité. Il l'aime, mais tristement, sans lui donner aucune joie, sans espoir d'enfant, dans une ville où elle est rejetée. Il lui trouve un travail, mais c'est pour les costumes et les décors d'une pièce de théâtre sur la mort. Elle aussi, apparemment, elle l'aime, elle désire sa présence, elle voudrait l'accompagner là où il va, chez les flamands. Mais il résiste, il refuse le mariage, comme s'il voulait la priver d'avenir. Malgré un début de révolte, elle semble se résigner. Après tout, si, déjà, une sorte de mort relationnelle s'est installée entre eux, si la vie ressemble d'aussi près à la mort, pourquoi continuer? C'est Mathias qui a décidé d'adapter cette pièce-là (Elkerlyc, pièce attribuée à Peter van Diest, écrite vers 1470) et pas une autre, et c'est lui qui s'est arrangé pour impliquer Anne dans ce projet. Lors de leur dernier dîner en commun, c'est lui qui a fermé les volets et allumé les bougies. Sans s'en rendre compte, il a mis en scène le décès de leur couple.

Anne cite la dernière phrase de la pièce de théâtre, une fin qu'elle dit apprécier particulièrement : L'ange déploie ses ailes et dit : j'enlève l'âme de la chair. Son compte est pur et léger, je l'emmène dans les plaines du ciel, là où nous devons tous nous retrouver. Sous l'influence de Mathias, c'est ce lieu qui est devenu sa destination. Il faut qu'ils prennent, tous les deux, un train pour la mort.

D'un côté, le film semble illogique, c'est ce qu'on appelle du fantastique ou du réalisme magique. Mais d'un autre côté, on peut toujours le rendre à la logique, par exemple, comme ceci : Mathias s'endort dans le train qui le conduit à son congrès. Pendant son sommeil, un accident très grave a lieu. Dans l'instant qui sépare le choc de sa mort, son esprit est traversé par un rêve où se mêlent les souvenirs, les regrets et les désirs. Anne est le principal personnage de ce rêve. Au moment précis où il meurt, quand le rêve se termine, il découvre le cadavre d'Anne. Ce n'est qu'une hypothèse, qui pourrait être remplacée par toutes sortes de variantes, mais restons-en là.

L'âme d'Anne, détachée de son corps, vient habiter l'esprit de Mathias. Mais celui-ci ne croit pas en la distinction entre l'âme et le corps. Il se retrouve dans un monde incompréhensible, sans repère. Le village où il arrive n'a ni nom, ni téléphone ni moyen de communication, et on y parle une langue inconnue. Il n'a pas encore compris que lui-même, ainsi qu'Anne, ainsi que Val et Hernhutter, sont déjà morts, mais il sait que cette langue est dangereuse. Par la bouche de la serveuse Moira, messagère de l'autre monde, c'est cette langue qui entraîne Val dans son rythme, tandis que Hernhutter, pas dupe, espère bénéficier, comme ses ancêtres, d'une mort sans deuil.

Moira, la serveuse qui parle la langue des morts.

 

 

Le film, sorti en France le 22 novembre 1968, a été tourné dans les studios de Billancourt, près de Paris, et dans les rues d'Arlon, ville francophone située en Belgique, dans la province du Luxembourg. Rien à voir donc avec les événements de Louvain, d'autant moins que le livre de Johan Daisne dont il est inspiré date de 1963 - bien avant ces événements. Alors pourquoi avoir insisté sur ce contexte? Il témoigne d'une incompréhension radicale, d'une incompatibilité, d'une incommunicabilité, qui résonne sur différents plans :

- entre Flamands et Wallons, comme s'ils n'avaient aucune langue commune, alors même qu'en pratique, chacun semble maîtriser la langue de l'autre,

- entre Mathias et Anne,

- dans un monologue qui divise chacun d'entre eux, entre le moi et le soi - pour reprendre le vocabulaire de Mathias à propos d'Elkerlyc,

- entre la langue des vivants et la langue des morts.

S'interroger sur la mort, c'est poser de la façon la plus radicale la question de l'intraduisible. Puisque personne n'en revient, puisqu'on ne peut pas en rendre compte, puisqu'elle ne répond jamais, comment se fait-il qu'on puisse prétendre en dire quelque chose? Il faudrait pour cela qu'il y ait une langue commune entre les vivants et les morts, mais il n'y en a pas. D'ailleurs cela vaut pour les quatre plans : on ne comprend jamais l'idiome de l'autre.

Mathias ne parle qu'en français avec Anne et les autres personnes, mais il écrit en flamand et accepte de participer à un congrès nationaliste - où sa femme, de nationalité française, ne serait pas admise. En tant que professeur, son métier est la transmission, mais il refuse de transmettre ce qui lui vient de ses parents - pas même le petit cadeau que sa mère réservait à Anne. Il prétend pouvoir maîtriser la mort, mais il la sollicite, il la demande. Je suis la mort qui n'épargne personne, dit le messager dans la pièce qu'il a adaptée. Il l'ignore, mais il va tout droit vers elle.

A ces dimensions s'ajoute, dans le film, une mise en abyme. Le danger de la langue des morts passe aussi par le cinéma. Celui-ci fait effraction deux fois à l'intérieur du récit : quand la mère de Mathias lui reproche d'avoir refusé, à l'âge de dix ans, de voir un film avec elle [par honte dit-elle, mais il y a sans doute une autre raison]; quand ils arrivent au village, pénètrent dans une salle de cinéma, et voient les spectateurs s'enfuir dès la fin du film. Déjà morts, ces gens - qui sont aussi des revenants - ne peuvent pas supporter la présence des vivants. Entre les uns et les autres, il n'y a pas d'écran, pas de position intermédiaire - sauf peut-être le cinéma lui-même. Le film annonce d'ailleurs la couleur dès le générique : un paysage qui défile, vu d'un train qui passe, est barré d'écrans noirs, où ne s'affichent que des noms, pendant qu'une chanson, égrène ses mots doux : La fleur de l'été, en chardon à l'automne, givrée en hiver, refleurit au printemps, l'amour ébloui, de l'été en automne, se fane et se fige, au gel blanc de l'hiver... - entre la langue des acteurs et celle des spectateurs, il n'y a qu'un écran blanc.

Tout se passe comme si les vivants tentaient de communiquer avec les morts. Faute de trouver une langue commune, ils sont obligés de franchir le pas.

A Louvain, les manifestations de 1968 ont peu de rapport avec le mai 68 parisien. Le 15 janvier, les étudiants flamands, soutenus par leurs professeurs, lancent des actions pour exiger la scission de l'université catholique et le départ de l'aile francophone. La révolte a été déclenchée par le plan d'expansion rendu public le 14 janvier 1968 par la Conseil académique francophone de l'université, faisant état de nouveaux investissements et confirmant l'unité de l'institution. De nombreux étudiants flamands manifestent, comme en 1966 lorsque les évêques de Belgique ont proclamé l'unité de l'université de Louvain. La grève dure des semaines, des bagarres ont lieu avec la gendarmerie, les bureaux du rectorat sont incendiés, on vide le contenu des extincteurs dans les auditoriums des étudiants francophones, les examens sont suspendus, etc... Et la révolte se répand à d'autres établissements académiques en Flandre. La colère se calme début février lorsque les évêques reviennent sur leur refus de la scission et après la chute, sur ce dossier, du gouvernement Vanden Boeynants. Le nouveau gouvernement inscrit à son programme la scission de l'université. C'est le début de la fédéralisation de la Belgique.

---

Résumé (Ciné-Ressources) :

Mathias est un professeur de linguistique âgé d'un peu plus de quarante ans. Il a pour maîtresse Anne qu'il connaît depuis plusieurs années et qui a tout quitté pour lui. Mathias lui a trouvé un travail : elle est créatrice de costumes pour une troupe théâtrale. Mais ce qu'il ignore, c'est qu'Anne est loin d'être tout à fait heureuse. D'abord elle se sent perdue ici dans cette terre étrange, dont les conflits même (les querelles linguistiques entre flamands et francophones) ne la concernent pas. Sa délicatesse, sa sensibilité sont d'autre part heurtées par une sorte d'égoïsme latent de Mathias qu'accentue son rationalisme un peu étroit. A la veille de partir pour un bref voyage à l'occasion d'une conférence qu'il doit donner dans une université voisine, Mathias se dispute avec Anne qui rebrousse chemin. Mais, une fois installé dans le train, Mathias a la surprise de la voir arriver. Elle n'a pas voulu qu'il parte sans que se soit dissipé le malentendu qui les a éloignés l'un de l'autre. Durant le voyage, Anne et Mathias, qui ne sont pas assis l'un à côté de l'autre, car le wagon était déjà presque plein quand Anne est arrivée, sont assaillis par des souvenirs divers, favorisés par la fatigue et une légère somnolence. Brusquement, Mathias se réveille : la place d'Anne est vide. Il court dans les couloirs, descend un moment du train en compagnie d'un collègue (Hernhutter) qu'il vient de rencontrer ; sur le quai, un étudiant (Val) se demande où il se trouve. Mathias ne peut répondre. Le train repart avant que Mathias et son collègue aient pu remonter. Les deux professeurs et l'étudiant sont alors contraints de passer la nuit ensemble, près d'un feu de bois dans la campagne déserte. Mathias ne peut penser qu'à Anne dont il ne cesse de parler. Les trois hommes partent vers le village le plus proche, assez désert lui aussi. De rares passants fuient à leur approche. Mathias et ses compagnons les suivent dans un cinéma où l'on projette un étrange film de parachutisme, puis dans un café où personne ne semble comprendre leurs paroles. Le jeune étudiant se met soudain à danser avec la serveuse. Tous les clients fuient. Mathias s'élance vers la femme, et défaille. Il se retrouve non loin des rails du train, où a eu lieu un grave accident. Mathias, reprenant conscience, n'a rien. Hagard, il se dirige vers le cadavre d'Anne, recouvert d'une couverture.

 


Recherche dans les pages indexées d'Idixa par Google
 
   
 
 

 

 

   
 
     
 
                               
Création : Guilgal

 

 
Idixa

Marque déposée

INPI 07 3 547 007

 

Films
CinemaChrono

1968.DE.LVA

ProMort

CK.LKD

zm.Delvaux.1968

Rang = YFilmDelvauxSoirTrain
Genre = MH - NP