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Sources (*) : Babel, un lieu d'aporie               Babel, un lieu d'aporie
Pierre Delain alias Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 10 décembre 2019

 

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(Cinéloft) : En exigeant d'être traduit

"It must be heaven" (Elia Suleiman, 2019) - Puisque le monde ne répond plus, je ne peux l'interroger qu'en parfait étranger, par le langage pur du cinéma

(Cinéloft) : En exigeant d'être traduit
   
   
   
                 
                       

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"Ce doit être le paradis", quel paradis? Peut-être la vie à Paris ou à New York comme la rêvent sans doute beaucoup de Palestiniens. Elia Suleiman (E.S. dans le film) a la chance de pouvoir voyager dans ces deux villes, mais pour lui elles n'ont rien d'un paradis, il y est un simple touriste. Il n'est pas plus un étranger à New York qu'à Paris qu'à Nazareth, c'est pour lui exactement pareil. Quelle que soit la localisation, il a toujours le même regard stupéfait. Vivre à Paris, New York ou Nazareth, c'est la même chose, ce n'est pas vivre quelque part, c'est vivre nulle part. Le grotesque est partout et le burlesque aussi, tandis que la culture, il ne la voit ni ne l'entend pas. La seule différence, c'est qu'à Nazareth, il y a des voisins, tandis qu'à Paris, il semble qu'il soit complètement seul. Ces voisins surgissent de temps en temps, il vit à côté d'eux, mais jamais avec eux. Il n'y a pas d'avec pour E.S., pas de compatriotes, il n'y a qu'un voisinage d'autres hommes (si peu de femmes, et si caricaturales) qu'il croise dans son jardin ou dans la rue. Il les regarde de loin, sans aucune empathie. C'est leur choix, leur initiative, mais lui, pour ce qui le concerne, il ne rend visite à personne. Ce sentiment de solitude, d'unicité, est-ce cela l'identité palestinienne ?

Citation de Suleiman dans une interview : "Si dans mes précédents films, la Palestine pouvait s'apparenter à un microcosme du monde, mon nouveau film tente de présenter le monde comme un microcosme de la Palestine". Il y a l'absurdité, les contrôles, la police, les chars, les habitants qui vaquent à leurs occupations comme si de rien n'était, etc. E.S. fait un film de palestinien, parce qu'il faut bien qu'il fasse un film de palestinien puisqu'il est palestinien, mais c'est sans enthousiasme, et son regard, sur lequel le film ne cesse d'insister, tend vers une sorte de neutralité active et impossible. Le monde, il le voit comme surface, sans intériorité, comme s'il ne voulait surtout pas y entrer. Son mutisme est celui d'un homme assigné à une identité, dont à la fois il veut (il s'affirme solidaire des autres Palestiniens, notamment des jeunes) et ne veut pas (il est étranger à sa propre identité). Mais il n'est pas indifférent, et c'est toujours à Nazareth qu'il revient.

Souvent les personnages sont démultipliés : policiers, militaires, jeunes femmes, mannequins ou frères, ils portent les mêmes vêtements et font les mêmes gestes. Ce sont des clones interchangeables, des figurines décoratives, des automates lancés par un enfant. Leur protocole gestuel est rigoureux, réglé comme des chorégraphies. Dans cette synchronisation, rien n'est superflu, tout est maîtrisé, rentabilisé, exploité. on retrouve ce souci d'ordre dans les décors, souvent symétriques. Les seuls personnages un peu humain sont des Noirs (la femme de ménage, les éboueurs).

 

 

C'est un film sur la vision. D'un côté, E.S. regarde, il ne fait que ça, tandis que de l'autre côté, une Palestinienne est enfermée dans une voiture les yeux bandés. Les soldats israëliens échangent leurs lunettes de soleil comme s'ils ne voulaient surtout pas voir clair (et pourtant ils conduisent). Cette rare femme est le complément-supplément de son regard. Les Israëliens ne veulent surtout rien voir, tandis que la Palestinienne ne peut pas voir. Entre ces non-voyants, il y a son regard à lui, dont il n'est pas sûr qu'il soit beaucoup plus lucide. Même si parfois il semble nous regarder, il n'y a aucun regard-caméra dans ce film. Le spectateur n'est jamais appelé à y entrer. D'ailleurs, E.S. appartient-il vraiment à cette scène, ou bien est-il lui aussi resté hors champ, un spectateur comme les autres qui, comme les autres, regarde ce film burlesque ? Il interroge un monde qui lui arrive de l'extérieur mais qu'il a aussi fabriqué par son imagination. Il est totalement passif, et en même temps il est entièrement démiurgique. Personne ne s'intéresse à son film, mais le film est là, devant nous, et nous nous y intéressons.

Tout est fait, dans ce film réalisé par un Palestinien, pour qu'il puisse être généralisé. Cet homme qui se dit sans pays se présente comme l'humain, l'humain standard. Certains critiques prétendent que partout où il va, quelque chose lui rappelle sa patrie, mais c'est plutôt l'inverse : partout où il va, quelque chose lui rappelle son absence de patrie. Ou bien c'est la même chose, puisque l'absence de patrie est partout. Comme il est dit à un moment du film, c'est en parfait étranger qu'il interroge le monde. Cet homme qui vit, semble-t-il, le plus souvent à Paris, n'a jamais appris le français. Il serait sans doute trop risqué pour lui de venir dans cette culture (comme dans n'importe quelle culture). Il tient absolument à rester un étranger partout où il passe, y compris chez lui, à Nazareth, pour autant que cette locution, chez lui, ait un quelconque sens pour lui. S'il est presque muet, c'est aussi parce qu'il ne choisit aucune langue. Dans ses interviews, il n'utilise pas sa langue maternelle (l'arabe), il préfère ce sabir international qu'est l'anglais. Le seul idiome qui lui reste, avec lequel il traduit toutes les autres langues, c'est la langue du cinéma. Tout se passe comme si celle-ci, et seulement celle-ci, restait encore une vraie langue susceptible d'être traduite dans les autres - à la façon du pur langage de Walter Benjamin ou de la langue sacrée de Jacques Derrida. Tout ce qu'il peut dire, c'est Je suis Palestinien, une phrase au fond intraduisible, car son contenu est purement nominatif. Qui sait ce que cela signifie, être un Palestinien ? D'ailleurs le chauffeur de taxi qui découvre un Palestinien dans sa voiture ne le comprend pas. Le mot Palestinien pour lui renvoie à ce qui en est montré à la télévision et dans les médias. Il dit Karafat au lieu d'Arafat, et peut-être ne sait-il même pas où la Palestine se trouve.

Le parfait étranger, c'est l'étranger absolu qui ne trouve aucun certitude en lui-même, représenté dans le film par E.S., et aussi par le moineau qui circule obstinément sur son ordinateur. Il ne dit rien, mais propose à l'autre des images à traduire, à interpréter. Ces images témoignent de l'impossibilité de traduire. Elles n'énoncent rien, elles balbutient (Babel). E.S. ne peut rien dire de lui-même car en tant que sujet unique, insubstituable, aucune généralité ne pourrait lui correspondre. Il pense n'appartenir à aucun genre, et pourtant il faut qu'il se présente comme tel (Palestinien). Alors il préfère ne rien dire, ne rien imposer verbalement. Son œuvre (images, musique, personnages) parle pour lui.

Elia Suleiman explique dans une interview en anglais retransmise par France 24 qu'il ne croit pas dans les Etats. Il n'a absolument aucune identification à un Etat, quel qu'il soit. Il pense que ce qui est essentiel politiquement, moralement et éthiquement, c'est la justice. Il dit qu'il combattra pour que le drapeau palestinien soit levé, mais qu'il combattra aussi pour qu'il soit descendu, simplement parce que son problème n'est pas celui des frontières, son problème, c'est qu'il y ait une égalité entre les gens, que la société soit séculière, et que les gens puissent choisir ce qu'ils veulent faire dans une démocratie. Son génie, en tant que cinéaste, c'est d'avoir réussi à traduire cela cinématographiquement.

Résumé (Wikipedia modifié) :

Le film se compose d'une succession de plusieurs dizaines de courtes scènes ou saynètes, d'abord à Nazareth, puis à Paris, New-York, Montréal, et enfin la dernière à Nazareth. Dans ce film en forme de boucle, les scènes sont souvent symétriques. Chacune présente le personnage d'Elia Suleiman dans un environnement différent. Il reste constamment muet, sauf pour une phrase : Je suis Palestinien, dans un taxi de New York.

 

Nazareth :

Le film commence par une cérémonie grecque-melkite-catholique dans la basilique de l'Annonciation. Le pope mène le cortège dans le sous-sol de l'église, devant une porte qui marque le seuil au-delà duquel la Résurrection du Christ doit rappeler la victoire sur ses souffrances. Mais deux hommes alcoolisés refusent d'ouvrir. Le pope doit passer par une autre porte et, après quelques gifles, poursuivre le cérémonial (c'est le seul acte de violence du film).

Dans l'appartement d'E.S., la grande horloge doit être (fréquemment) remise à l'heure. Il arrose régulièrement un petit oranger en pot.

Sur une route de campagne, E.S. conduit une voiture. Il est rejoint par une voiture de patrouille israélienne : une femme aux yeux bandés à l'arrière, et à l'avant deux soldats israéliens s’échangeant leurs lunettes de soleil.

Dans un restaurant, E.S. boit, seul à sa table, un verre d'arak (ou autre). En face, deux frères boivent du whisky. Tout en regardant fixement E.S., ils reprochent au tenancier d'avoir présenté à leur sœur un plat trop amer. Les verres se lèvent, se boivent, et se reposent bruyamment, dans une simultanéité absolue.

À une terrasse de café, E.S. observe deux policiers en scooter s'arrêter fumer une cigarette, pendant qu'un homme pisse dans un coin puis fracasse une bouteille sur un mur, sans que personne n'intervienne.

Dans sa propre rue, son voisin revient d'une chasse aux alouettes ou aux perdrix et lui raconte une histoire de serpent.

Une apparition féminine, au milieu d'un verger, transporte de l'eau sur sa tête.

Dans l'avion qui lui fait quitter le Proche-Orient, E.S. voit par le hublot l'aile de l'avion s'assouplir dangereusement, pendant que des bruits surprenants surviennent.

 

Paris :

Presque partout, les rues sont vides, comme s'il y avait un couvre-feu. L'apparition d'êtres vivants est d'autant plus intrigante, anormale.

Assis à une terrasse, E.S. saisit les mouvements d'une vingtaine de personnages féminins, plus sexys les unes que les autres.

Toujours assis à une terrasse, E.S. est entouré d'une équipe de policiers municipaux mesurant l'écartement entre les tables et les chaises, pour vérifier sa conformité.

De sa chambre d'hôtel, il voit un jeune homme courir dans la rue, jeter un objet (probablement un bouquet de fleurs) sous l'unique voiture en stationnement et disparaître. Trois policiers en mono-roue électrique forment un étrange balet autour de la voiture, et puis s'en vont, dans un délicieux accompagnement sonore.

Il observe, de jour, un autre trio de policiers en gyroroue ou monoroue slalomer vers une ruelle, d'où sort peu après une femme en fauteuil roulant.

De sa chambre d'hôtel la nuit, E.S. regarde fixement un étage de grand magasin de prêt à porter. On peut voir sur un écran un défilé de mode où un mannequin avance face à la caméra, puis s'écarte.

À un croisement, un couple de Japonais ou de Coréens sort d'un taxi et, avec leurs valises, s'approche de lui : Are you Brigitte ? puis We are looking for Brigitte. (Cette scène Suleiman l'aurait vécue lui-même à Paris).

Derrière la garde républicaine à cheval, un véhicule de nettoiement passe pour retirer les crottes.

Dans le jardin des Tuileries, on s'arrache les chaises qui sont en nombre insuffisant.

Un véhicule de maraude du Service d'aide médicale urgente vient proposer un plateau repas à un sans-abri sur son bout de trottoir. On lui demande ce dont il a besoin, comme s'il était le passager d'un avion.

Un moineau égaré empêche E.S. d'écrire sur son ordinateur. E.S. finit par le chasser.

Un producteur français (Vincent Maraval, dans son propre rôle) déclare à E.S. que son scénario n'est "pas assez palestinien". Pourquoi faire ce film, s'il pourrait se passer n'importe où, même ici ?

La Patrouille de France passe dans le ciel, l'armée défile sur les Champs-Elysées complètement déserts. Des chars passent devant la banque de France.

 

New-York / Montréal.

La veille de Halloween, dans une supérette, tous les clients, hommes, femmes, enfants, personnes âgées, circulent avec des armes automatiques (fusil-mitrailleur, fusil d'assaut...). D'un taxi sort un couple avec enfant. L'homme retire du coffre une sorte de bazooka.

E.S. ne parle qu'une seule fois pour répondre à un chauffeur de taxi américain qui lui demande d'où il vient : "de Nazareth. [...] Je suis Palestinien". Le chauffeur enthousiasmé lui offre la course, et téléphone à sa femme : Devine... Je suis avec un Palestinien... Karafat...

Des hélicoptères de surveillance passent dans le ciel.

Dans le salon d'accueil d'une maison de production, Gael García Bernal présente la productrice Nancy Grant à son ami E.S., un réalisateur palestinien qui fait des films drôles sur la paix au Moyen-Orient. Elle rit, et s'en va.

E.S. fait une conférence devant des étudiants new-yorkais déguisés en animaux.

Dans Central Park, une jeune femme aux ailes d'ange factices se déshabille. Elle est poursuivie par cinq ou six policiers qui semblent danser autour d'elle, dans l'indifférence des personnes sur les pelouses.

Dans un bar, un soir, un jeune homme se met à danser seul un air oriental, nostalgique.

Un voyant prévoit que la Palestine existera un jour, mais pas de son vivant.

Dans une réunion politique de soutien à la Palestine, on est obligé de limiter les applaudissements. Il ne reste presque pas de temps pour les discours.

À l'aéroport, après le portique de détection, deux voyageurs sont orientés à gauche, et le troisième, E.S., à droite. L'agent de sécurité lui passe un détecteur de métaux portatif sur les parties du corps. E.S. se prête au jeu, mais tourne un peu trop vite le corps, manque de renverser l'agent deux fois, lui emprunte son détecteur, et se livre à un numéro de jonglage.

 

Palestine.

Le petit oranger a bien poussé, grâce à l'arrosage du fils du voisin.

E.S. toujours solitaire, de nuit, observe la jeunesse palestinienne, mixte, danser dans une atmosphère de boîte de nuit internationale.

 


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