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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le politique                     Derrida, le politique
Sources (*) : [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)               [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2017, Page créée le 30 août 2005 Dire obliquement l'au - delà du politique

[Derrida, démocratie, politique]

Dire obliquement l'au - delà du politique Autres renvois :
   

Derrida, nos tâches

   

Derrida, le souverain

   

Fraternité, communauté

                 
                       

1. La déconstruction, hantée par le politique.

Il faut, dans toute société, différer la dépense, organiser une réserve, et donc hiérarchiser, structurer, déléguer l'autorité. Ce phénomène ne commence pas avec l'écriture alphabétique, il commence dès la première production du "différer", avec la vie elle-même. D'emblée, la différance est politique. Ou encore : dès qu'on lit un texte, dès qu'une règle est invoquée, qu'elle soit grammaticale, théorique, juridique ou autre, dès qu'on restitue un contexte, on se réfère à une loi. Décrire cette structure (la déconstruire) est un acte performatif qui implique irréductiblement la police et la loi. On note à ces deux exemples, qui concernent l'écriture et la critique littéraire, que les deux concepts les plus célèbres de Jacques Derrida, différance et déconstruction, sont d'emblée politiques - même lorsqu'il est question de philosophie ou de littérature.

 

2. Schmitt, onto-théologie, souveraineté, phallogocentrisme.

Selon Carl Schmitt, le politique comme tel présuppose une figure de l'ennemi ou tout au moins la présence alléguée, virtuelle, structurante, d'un ennemi possible. Derrida ne conteste pas directement cette thèse. Il suffit, reconnaît-il, que soit présupposée une décision relative à la question : "Qui est l'ennemi?" pour que le politique envahisse et surdétermine toutes les strates de la communauté. Mais y a-t-il encore, aujourd'hui, des amis et des ennemis au sens de Schmitt? La limite conceptuelle entre l'ami et l'ennemi, présentée comme stable et classique, peut-elle encore être mise en oeuvre? D'autres enjeux ne viennent-ils pas hanter, ruiner cette problématique? Ce qui fait irruption à la place d'un ennemi définissable et situable (tel que Schmitt l'avait rêvé), c'est autre chose, quelque chose de plus angoissant et de moins déterminable : l'autre. L'autre peut prendre les figures les plus inattentues. Quand la distinction ami/ennemi se brouille, alors c'est la raison, le logos et la loi même qui se perdent.

Derrière l'Etat avec son principe de souveraineté, les institutions d'aujourd'hui tiennent leur crédibilité d'une onto-théologie sous-jacente, une alliance hétéronomique avec les figures placées au-dessus du droit. Le souverain décide des situations exceptionnelles, comme le faisaient le Prince ou ses tenant-lieu, Dieu ou la bête. La Révolution française n'y a rien changé : elle n'a fait que séculariser l'amour chrétien, qui lie entre eux des frères soumis au même père. A travers tous les régimes, le discours théologico-politique perdure. Il entretient un silence absolu sur la femme, la soeur, et aussi la différence sexuelle.

 

3. Démocratie, fraternité, pouvoir.

Nous héritons des Grecs le vieux mot de démocratie qui renvoie à la Cité, au pays, à la Nation. Qu'est-ce qui unifie ces communautés? Un lien de naissance (de parenté, de fraternité), testamentaire, qui dépend d'une fidélité envers la mémoire des morts et les spectres des pères. Dans cette démocratie des frères, l'égalité des droits repose sur la supposition d'une égalité de naissance. Mais d'où vient cette supposition? La croyance en l'identité des mères ou des pères n'a rien de naturel. C'est une convention, un fantasme qui n'engage que par la foi, le serment juré. Il faut, dit Derrida, déconstruire ce schème généalogique, réaffirmer les singularités anonymes, irréductibles. Contre une démocratie des frères obscure, mystique, qui oublie le "peut-être" impliqué par le nom même de "démocratie", il faut rappeler que le politique choisit et préfère les semblables. Le premier ennemi dont Carl Schmitt disait qu'il était à l'origine du politique, c'est le frère lui-même. Il n'est d'hostilité absolue que pour le frère ennemi, autant intérieur qu'extérieur - celui qui me blesse, m'offense, me met en question. Avant même qu'il ne soit désigné, déterminé, cet ennemi est déjà là, en moi. Je peux l'identifier, le nommer, me projeter en lui - en faire un double aussi proche que mon congénère, mon frère.

Cette duplicité, on la retrouve dans la démocratie en général. D'un côté, vivre ensemble, pour un peuple, c'est se donner à soi-même sa loi et ses buts. C'est dire "Je peux", comme tout citoyen qui se réclame des droits de l'homme. Il faut se rassembler, se reconnaître, affirmer son pouvoir, faire valoir un principe de souveraineté légitime qui est aussi un retour sur soi, une ipséité. Mais cette circularité n'est que l'un des centres de l'ellipse que forme la démocratie. Le citoyen anonyme, indéterminé, toujours étranger à ce qu'on lui demande de faire, résiste à cette homogénéité. En proclamant l'égalité et la liberté, il ouvre un axe d'incertitude, d'indécision, où se heurtent le calculable et l'incalculable. Toute démocratie conteste de l'intérieur sa propre maîtrise. En elle s'exige encore plus de démocratie ou une autre démocratie, encore à venir.

 

4. Démocratie à venir.

En gardant ce vieux mot, "démocratie", on rappelle ce qui est oublié, refoulé, méconnu ou impensé dans ce nom. La "démocratie" n'est pas un régime stable. Elle est toujours mouvante, incertaine. En parler démocratiquement supposerait un consensus clair et intelligible sur le sens de ce mot, mais ce consensus n'émerge jamais. Il n'y a ni idée, ni concept, ni idéal, ni essence propre de la démocratie. Tout au plus y a-t-il au centre de ce mot un principe auquel résistent les régimes théocratiques. Là tourne une roue libre, une indécidabilité plus originaire que tout pouvoir, qui autorise une liberté radicale, y compris pour mettre en question la démocratie, voire le politique comme tel.

Exiger une démocratie à venir, c'est déjà mettre en œuvre la déconstruction, c'est déjà changer la signification du "frère". Dans cette khôra du politique où se joue un espacement d'avant les institutions et les déterminations, le congénère ou concitoyen devient le lieu de toutes les substitutions possibles. Les droits de l'"homme" conduisent aux droits de la femme, de l'enfant, du malade, etc., y compris les animaux ou tout autre vivant, unique et singulier.

La démocratie est toujours prise dans l'urgence. Elle n'a pas le temps, n'attend pas, le temps lui manque, mais elle doit se donner le temps de s'apaiser. N'étant jamais elle-même, elle ne cesse de se différer, de renvoyer à l'altérité de l'autre. Ce double renvoi, dans le temps et dans l'espace (les immigrés, les faibles, les minoritaires, etc.) entretient le processus auto-immunitaire qui la travaille. Pour survivre, elle exige l'autocritique et la perfectibilité, ce qui ouvre la possibilité d'accueillir en elle-même, dans son concept, un lieu secret, hétérogène au pouvoir et au devoir, une hétéronomie qui la soustrait à toute onto-théo-téléologie.

Seule la démocratie à venir peut laisser advenir, performativement, l'arrivance de ce qui arrive.

 

5. Une mutation sans précédent.

Avec la mondialisation, les liens entre Etat, territoire, nation et individus sont disloqués, les institutions transformées, l'espace public affecté par une topologie toute nouvelle. Une télé-techno-discursivité spectrale suscite de nouveaux lieux où, à la place des corps, apparaissent des artefacts produits par les télévisions, les médias ou diverses institutions. Les visages et les voix ainsi fabriqués sont plus crédibles, pour le public, que ceux de leurs proches. Cette nouvelle distribution des discours et des images, dans un monde qui ne tient plus ensemble, aboutit à une mutation radicale, sans précédent : une déconstruction pratique du politique, où les concepts organisateurs de la communauté politique, tels qu'ils ont été légués par la tradition, sont livrés à la folie, au chaos.

Cette transformation politico-médiatique est liée à un bouleversement du rapport à la loi. On peut, pour le décrire, partir d'une expression née en 1945 : le crime contre l'humanité. Pour répondre à la Shoah, on a inventé ce concept qui introduit une nouveauté absolue dans le droit international. Au-delà des Etats-nations, c'est une sorte de méta-citoyenneté qui est créée. Des dirigeants politiques, des militaires, des hommes d'Eglise, des personnes accusées de crimes de masse sont invitées à comparaître devant un Tribunal mondial, représenté ou non par une institution. Ces scènes de repentir qui court-circuitent, devant les médias, les juridictions traditionnelles, introduisent un tout autre rapport à la loi, au-delà du droit. C'est ce que Derrida nomme mondialisation de l'aveu, ou mondialatinisation, pour souligner les sources chrétiennes de cette pratique. En principe, chacun peut, aujourd'hui, se référer à une autre loi ou une autre justice qui n'est pas celle de la communauté à laquelle il est assigné. Ce qu'on analyse parfois comme retour du religieux est, selon Derrida, un événement unique : la sacralisation de l'humain transmise en direct, par les médias, sous forme d'événements politiques adaptés au contexte linguistique et narratif des différentes nations.

 

6. Biopolitique.

Quand le vivant ne peut plus se distinguer ni du souverain, ni de la loi, ni du logos, c'est un bio-pouvoir qui s'instaure, une biopolitique ou encore zooanthropolitique. D'une part, selon Derrida, (qui se distingue par là des thèses de Foucault ou d'Agamben), cette biopolitique est une chose archi-ancienne qui ne peut pas servir de critère pour définir une époque dite "moderne". Mais d'autre part, de nouvelles problématiques, inouïes, s'ouvrent aujourd'hui, où le politique croise le vivant.

 

7. Politiques de l'amitié.

Dans une démocratie où s'affirme l'égalité entre citoyens, chacun s'assure de la pérennité du lien avec autrui par son appartenance à la communauté. En annonçant une (ou des) politique(s) de l'amitié, Jacques Derrida rompt avec cette assurance. Il annonce la possibilité d'une autre justice, d'une autre politique où l'adresse de l'autre serait reçue par chacun dans la solitude. Une fois lancé un "Je t'aime entends-tu?" une telle politique est soumise à l'épreuve du peut-être. Elle reste hantée par la possibilité de l'indécidable, de l'échec.

Qui est mon frère? Qui est mon ami? Qui est mon ennemi? Traditionnellement, dans chaque communauté, des fictions légales ou institutionnelles, gardées par des archontes, prescrivent des réponses à ces questions. Mais voilà que vers la fin du 19ème siècle, une révolution a eu lieu, une catastrophe dont Nietzsche a donné l'une des formulations : "Ennemis, il n'y a point d'ennemi!". Quand plus aucune règle reconnue ne permet de distinguer avec certitude l'ami de l'ennemi, c'est le chaos qui menace, à moins que d'autres promesses ne se fassent entendre. Ces promesses ne s'adressent à personne en particulier, mais à l'autre comme tel, l'ami futur, qui partagerait le rêve d'une communauté politique qui n'associerait pas des frères, ni des parents, ni des congénères, ni des citoyens, mais les destinataires d'un appel, d'une phrase. Dans une telle communauté, il n'y aurait ni foyer, ni ressemblance, ni affinité, ni fraternité, ni hiérarchie, mais une amitié exceptionnelle, au-dessus des lois, qui ne répondrait plus devant aucune autre instance qu'elle-même. Cette amitié ne serait pas strictement politique (comme celle d'Aristote), ni apolitique. Elle ne serait ni masculine, ni virile, ni androcentrée. Elle entraînerait au-delà du politique.

 

8. Un autre concept du politique, au-delà du politique.

Nous vivons à l'époque où l'on peut dire que tout autre est tout autre. Les distinctions traditionnelles entre éthique, politique, droit et religion, qui reposent sur la prévalence d'un Autre, sont privées de fondement. Ce n'est pas seulement la politique qui est affectée, c'est le concept même de politique. Les questions principielles, transcendantales, voire messianiques, ne peuvent plus être contournées. Il faut, dans le même temps, agir politiquement et s'engager dans une conversion éthique du concept de politique.

Pour désigner le lieu de l'action, entre éthique et politique, Jacques Derrida emprunte à Lévinas la locution "au-delà-dans". Avec le déclin de l'Etat-nation, ses réfugiés, ses émigrés, ses exilés, ses déplacés, ses expulsés, d'innombrables crimes contre l'hospitalité sont commis. Il faut répondre à l'urgence telle qu'elle s'impose dans la vie courante, mais il faut aussi réaffirmer les principes dans leur pureté, leur inconditionnalité. Au-delà de l'éthique dans l'éthique, au-delà du politique dans le politique, il faut agir. En ce lieu où manquent les repères, une "voix de fin silence", à peine audible, nous expose à la non-réponse de l'autre.

La promesse d'émancipation dont nous sommes les héritiers doit être réaffirmée, tout en laissant vide, ouverte, sans programme ni contenu préétabli, la place de la démocratie à venir. Il faut pour cela :

- au-delà des stratégies politiques, ne jamais renoncer aux principes (hospitalité, liberté, amitié, etc.), affirmer leur inconditionnalité, malgré les apories ou l'impossibilité de leur effectuation pratique;

- jouer sur les rapports de force pour déplacer, transformer, transférer, partager autrement la souveraineté. Cela vaut pour le champ politique traditionnel, mais également pour d'autres champs comme la photographie, le cinéma ou la psychanalyse;

- penser une hyper-politique qui serait aussi hyper-éthique, où une liberté passive, sans autonomie, se porterait au-delà du cercle économique du devoir ou de la tâche (anéconomie).

Carl Schmitt expliquait que, dans les guerres de partisans, l'instance qui bouscule les règles établies est philosophique (Lénine, Mao). Cette instance productrice de violence, d'hostilité pure, est aussi le lieu où de nouvelles formes d'alliances, styles de pratiques, figures de solidarité au-delà des frontières traditionnelles entre communautés et vivants, peuvent être recherchés. L'étape préliminaire, déjà en cours, est celle où les apories liées aux différents concepts en cause sont analysées, travaillées, radicalisées (hyperaporétique). C'est ce que font, peut-être, un peu partout dans le monde, les lecteurs de Jacques Derrida.

 

9. Un lieu secret, le lieu du secret.

Faut-il pleurer l'ancien concept du politique, se laisser hanter par son cadavre ou sa bouche béante, ou faut-il s'orienter vers une autre problématique, une hantologie qui tienne compte de la spectralité de l'époque des médias? Dans un contexte où la frontière entre public et privé se déplace constamment, devient indécidable, où les limites de l'archive sont déstabilisées, la question du secret devient un enjeu politique majeur. Elle n'est pas seulement d'ordre intime ou professionnel, elle touche à toutes les délimitations. Pour préserver la possibilité même du politique, il faut un lieu qui reste absolument secret, en retrait de l'espace public. La tradition gréco-chrétienne a repéré depuis longtemps la tension entre la nécessité inconditionnelle d'un tel lieu, et la loi de la cité. C'est dans cette tension, ce déchirement, qu'il faut travailler.

Ce lieu secret n'apparaît jamais en pleine lumière. Il résiste à la politisation, mais par la psychanalyse, la photographie ou encore par le dessin, il déplace le politique.

 

 

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Propositions

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Le concept même du politique est en cours de déconstruction

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Notre temps pleure le concept même du politique

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Vers la fin du 19ème siècle, dans un monde qui ne tient plus ensemble, une mutation livre à la folie, au chaos, les concepts organisateurs de la communauté politique

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Le développement accéléré du cyberespace, de la nouvelle topologie du virtuel, affecte l'expérience du lieu et produit une déconstruction pratique du politique

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Aujourd'hui, les crimes contre l'hospitalité requièrent une éthique en excès, par-delà le politique, une conversion éthique du concept du politique

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Dans l'histoire du concept et de la pratique du partisan, l'instance proprement productrice de l'hostilité pure et donc du politique pur est la philosophie

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Un concept est indestructible dans son identité et l'unité de son noyau sémantique; mais tout concept, par exemple "politique" ou "paix", ouvre au-delà des murs, "au-delà-dans"

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Il est impossible de mettre en oeuvre la pureté d'une limite conceptuelle; la disjonction du concept, son inadéquation à soi, appartiennent au concept même

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L'indissociabilité du concept et de la prise de position politique inscrivent un principe de ruine au coeur de tout discours politique qui se veut scientifique

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"Il n'y a pas de hors-contexte"; déconstruire, c'est prendre en compte cette "structure a priori" dont l'analyse n'est jamais politiquement neutre

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La démocratie est une ellipse à double centre : l'un est circulaire, ipsocentrique (le peuple), et l'autre anonyme, indéterminé (n'importe qui)

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En tant que pouvoir de se donner à soi-même sa loi, la démocratie suppose un retour quasi-circulaire sur soi, un "Je peux", une ipséité

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Le pouvoir de l'écriture est lié à la différance politique : hiérarchisation, structuration économico-sociale, délégation de l'autorité

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En son principe, le politique est national, et le concept de frontière constitue l'Etat-nation

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Les droits de l'homme, c'est le droit à se reconnaître soi-même comme homme en faisant retour sur soi de façon spéculaire, auto-déictique, souveraine et autotélique

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Invoquer une règle - qu'elle soit grammaticale, théorique ou juridique - est toujours une opération performative et politique qui implique irréductiblement la police et la loi

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La raison a partie liée avec l'inimité : sans ennemi, on ne peut dire ni "je", ni "je suis", ni "je pense", on perd l'être, le logos, l'objet, la loi et la chose même

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[La mutation politique d'aujourd'hui, c'est que tout se passe "comme si" pouvait toujours survenir une autre instance, plus légitime que la loi en vigueur]

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Le nouveau régime des télécommunications disloque le lien entre Etat, territoire, et nation, ce qui forge un nouveau concept du politique dont il faut repenser le lieu

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La télé-techno-discursivité, qui détermine l'espacement de l'espace public, est irréductiblement spectrale

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La mondialisation télévisuelle, où le médiatique est indissociable du religieux, est fondamentalement chrétienne

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Le mot "religion" circule dans le monde en latin, en anglais, comme l'événement unique, intraduisible, d'une "mondialatinisation"

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Ce qu'on nomme aujourd'hui "retour du religieux", ce sont des phénomènes médiatiques, nationaux, spiritualisés et spectralisés, plus que des traditions religieuses

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Le concept de crime contre l'humanité, qui garde la mémoire de la Shoah, conditionne la mutation sans précédent qui affecte aujourd'hui le "vivre-ensemble"

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La mondialisation de l'aveu - qui exige de répondre chaque fois singulièrement, hors lois, hors normes, hors savoir, annonce l'au-delà du souverain - et même du politique

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Il suffit que soit présupposée une décision relative à la question "Qui est l'ennemi?" pour que le politique envahisse et surdétermine toutes les strates de la communauté

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Axiome schmittien : la politique surgit avec la figure de l'ennemi; si cette marque différentielle s'efface, alors c'est la différence même qui s'efface

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Il n'y a ni concept du politique, ni définition, ni distinction, sans l'irruption de l'autre : la possibilité réelle de l'hostilité, de l'ennemi, de la guerre

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La modalité du "peut-être" est quasi-transcendantale : il suffit de construire le concept politique de l'ennemi pour que, virtuellement, la communauté soit instituée

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Il y a deux types de différend : l'inimitié entre frères, avec réconciliation possible, et l'hostilité contre l'autre, l'ennemi, l'étranger, comme condition du politique comme tel

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L'ennemi est déjà là, en moi, je peux l'identifier, le nommer, l'appeler, même s'il a déjà disparu

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L'ennemi, c'est moi-même comme le frère qui me met en question, qui me blesse et m'offense d'une hostilité absolue

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Tout ce qui détruit les limites classiques du politique favorise le déchaînement de l'hostilité pure : dépolitisation, surpolitisation, hyperbolisation du politique

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La pensée derridienne du politique est hantée, avant toute question et toute affirmation, par le rêve d'une amitié sans foyer, sans présence, sans ressemblance, sans affinité

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L'hantologie est une catégorie irréductible qui, à l'époque des médias, rend possible une prise de position politique

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Dans le champ politique, la prise de conscience ne suffit pas : il faut mobiliser la psychanalyse, lui faire travailler la mémoire collective et les traces spectrales de toutes sortes

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Entre éthique et politique, nous parlons depuis un silence qui nous expose à la non-réponse de l'autre : césure intime, contradiction interne au Dire, ContraDiction

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Le politique commence par choisir et préférer le semblable, tandis que l'éthique pure commence par respecter l'autre comme absolu dissemblable

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Il n'y a rien de naturel dans la parenté ou la fraternité; le lien de naissance est un fantasme, qui engage dans l'ordre du serment, de la croyance et de la foi

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Unis par un lien testamentaire (fidélité à la mémoire des morts et aux spectres des pères), les frères ne peuvent penser une vérité qu'en oubliant le "peut-être"

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Dans la fraternité ou la citoyenneté, un lien mystique, obscur, fonde en nécessité l'égalité de droits sur l'égalité de naissance - ce qui peut justifier la pire xénophobie

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La vérité monstrueuse du politique, c'est qu'il n'y a d'hostilité absolue que pour un frère

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Quand on résume l'humanité de l'homme ou l'altérité de l'autre au mot "frère", on veut ignorer d'où ça vient, la portée politique de ce langage obscur

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Dans l'horizon du phallogocentrisme politique, le frère occupe une place unique et singulière, celle de l'"ami des hommes", le lieu irremplaçable de toutes les substitutions (khôra)

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En déconstruisant le schème généalogique de la démocratie, on réaffirme la force inconditionnelle qui, ici et maintenant, prend en compte les singularités anonymes et irréductibles

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La tâche qui reste à venir, au-delà du droit, c'est de mettre en oeuvre la démocratie en déracinant les figures qui prescrivent une fraternité androcentrée

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Aujourd'hui, la frontière entre public et privé est indécidable, elle se déplace constamment - mais le secret, au-delà, en-deça et en-dehors de cela, doit rester séparé

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Si "tout autre est tout autre", la responsabilité est privée de fondement, on ne peut plus distinguer entre éthique, politique, droit et religion

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La question du secret, des limites de l'archive, est aujourd'hui un enjeu politique majeur

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En démocratie, la liberté est double : comme maîtrise, elle est un pouvoir, comme axe d'incertitude ou d'indécision, elle fait trembler la démocratie même

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L'hospitalité pour l'arrivant absolu est politiquement inacceptable, mais une politique qui ne s'y réfère pas perd sa référence à la justice

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Une hyperaporétique de l'amitié est la condition archi-préliminaire d'une autre expérience, une autre pensée du politique, qui promet "peut-être" autre chose

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Toute promesse d'amitié laisse entendre un projet de communauté politique, qui appelle plus d'un destinataire à se lier

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Une amitié au-dessus des lois, au-delà du principe politique, ne répondrait plus devant aucune autre instance qu'elle-même, elle se placerait au-dessus de la justice

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La structure testamentaire de l'archi-amitié annonce la possibilité d'une autre justice, d'une autre politique

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Il ne faut pas tenir une politique de l'amitié pour une assurance ou un programme : l'aimance hyperbolique est hantée par la possibilité de l'indécidable, de l'échec

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"Je t'aime entends-tu?"; cette déclaration d'aimance hyperbolique ne pourrait donner sa chance à une politique de l'amitié que soumise à l'épreuve du peut-être, de l'indécidable

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Avec la formulation "Ennemis, il n'y a point d'ennemi!" (Nietzsche) qui répond à "O mes amis, il n'y a nul amy" (Montaigne), c'est une révolution du politique qui a lieu

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On peut faire l'hypothèse d'une autre aimance ou d'une autre politique, au-delà du politique, qui lierait l'affirmation de la vie à la suspension de la possibilité de tuer

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Avec la politique de l'amitié, il s'agit de penser, à la racine de la démocratie à venir, une altérité sans différence hiérarchique

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Il n'y a ni idée, ni concept, ni idéal, ni essence propre, de la démocratie

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L'exigence d'une démocratie à venir, c'est déjà la déconstruction à l'oeuvre

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Au centre du concept de démocratie, dans le concept même, tourne une roue libre, une liberté radicale de jeu et d'indécidabilité, plus originaire que tout pouvoir

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Le messianique en général (sans contenu) est la structure formelle, indéconstructible, de la promesse émancipatoire, qui conditionne un autre concept du politique et de la démocratie

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Nul ne peut parler démocratiquement de démocratie - car cela supposerait un consensus, clair et intelligible, sur le sens de ce mot

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La "démocratie à venir" est comme la khôra du politique : un espacement d'avant toute détermination, qui ne peut se dire qu'à travers les apories de la théologie négative

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La démocratie à venir, il faut que ça donne le temps qu'il n'y a pas

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La démocratie ne cesse de se différer sans jamais être elle-même, de renvoyer, dans l'urgence d'un "à venir", à la différance, à l'espacement, à l'altérité de l'autre

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A même la démocratie, le processus auto-immunitaire renvoie dans l'espace (expulsion, exclusion / accueil) et dans le temps (en retard / en avance sur elle-même)

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Il faut soustraire la démocratie, seul système qui accueille en lui-même, dans son concept, l'auto-immunité, l'autocritique et la perfectibilité, à toute onto-théo-téléologie

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L'antinomie au coeur du démocratique n'oppose pas liberté et égalité, mais deux espèces de liberté ou d'égalité : calculable (déterminable) et incalculable (inconditionnelle)

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La démocratie à venir, c'est la seule possibilité radicale de laisser advenir, méta-performativement, l'arrivance de ce qui arrive

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Reconnaître un lieu secret, hétérogène au pouvoir et au devoir, qui ouvre un droit à l'irresponsabilité, à la non-réponse absolue - c'est la tâche d'une démocratie à venir

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Le lieu de la spectralité est celui où on doit laisser une place vide en mémoire de l'espérance : la démocratie à-venir

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Une "zooanthropolitique" pour tous les vivants, plutôt qu'une "biopolitique" qui prolonge la domination du logos sur la vie, voilà notre horizon problématique

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Il y a dans le bio-pouvoir d'aujourd'hui des nouveautés inouïes, et pourtant ce concept de "bio-pouvoir" ne peut pas servir de critère pour définir une époque dite "moderne"

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On ne peut rendre compte du silence absolu du politique sur la femme, la soeur ou la différence sexuelle qu'en se portant au-delà du politique

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Pour en appeler à une politique de l'amitié, il faut s'adresser à l'autre comme tel - par la mise en oeuvre d'une force performative qui ne puisse compter sur aucune assurance

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Selon Aristote, la loi tendancielle du politique, son telos, son oeuvre, c'est de créer le plus d'amitié possible

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Avec la dissolution des concepts classiques d'ennemi, de politique, d'hostilité, s'ouvre une bouche béante, sans voix, qui hurle dans le fond sans fond du chaos d'aujourd'hui

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Il faut penser une hyper-éthique, une hyper-politique où une liberté passive, sans autonomie, se porte inconditionnellement au-delà du cercle économique du devoir ou de la tâche

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Une "voix de fin silence" vient au prophète Elie. Puis (une autre voix) : "Qu'as-tu à faire, toi, ici? - Va"; ce silence vient à nous depuis l'abîme entre éthique et politique

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L'ami-citoyen, raisonnable et vertueux, est partagé entre la loi de l'amitié, qui commande un secret inconditionnel, et la loi de la cité, qui unit dans la conjuration du secret politique

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L'affaire la plus urgente, pour ce qu'on appelle encore le politique, c'est l'hypothèque des régimes théocratiques musulmans qui résistent au principe de la démocratie

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[Des principes purs, inconditionnels, peuvent produire en politique des effets inouïs]

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Appartenir sans appartenir à la communauté sans communauté des lecteurs de Derrida, c'est une expérience politique de dissidence, contre-culture, résistance

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La souveraineté étatique moderne, qui se présente comme une convention humaine ou un artefact, est fondée sur une ontothéologie profonde

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Pour instituer la figure humaine et politique du souverain, il faut exclure Dieu et la bête, masquer l'onto-théologie, l'alliance entre ces trois figures au-dessus du droit

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La révolution française a transféré la souveraineté du roi au peuple, sans modifier le discours théologico-politique, voire l'essence religieuse du concept d'Etat

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La Révolution française a sécularisé et mis en oeuvre la promesse d'égalité et de réciprocité qui, dans l'amitié chrétienne, lie entre eux les frères

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Plutôt que sur la souveraineté comme telle, qui n'est qu'un rien, un excès hyperbolique, il faut faire porter les rapports de force sur les transferts, les partages, les traductions

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On ne choisit pas entre souveraineté et non-souveraineté, mais entre plusieurs partages d'une souveraineté elle-même divisible

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Dans tout dessin digne de ce nom, un mouvement reste absolument secret, séparé, en retrait de l'espace public, et résiste au politique

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Avec la reproduction photographique, la valeur d'unicité et d'authenticité de l'oeuvre d'art se trouve déconstruite; le politique comme tel n'est plus dissimulé

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