| Le philosophe est le sujet parlant par excellence. Il vise un impossible : la pure présence à soi de la pensée, qui tend à limiter le sens des mots à un seul (une définition, un sens propre), à dépoétiser le monde, à effacer la signature des auteurs, leur nom propre et la date de leurs écrits, à fabriquer une machine d'écriture faite de propositions enchaînées les unes aux autres en fonction de l'intention de l'auteur. Reconnaître que les concepts s'usent et doivent être réactivés par la métaphore ou remis en question par l'analyse ne change rien à ce statut métaphysique.
Mais d'autres stratégies sont possibles. On peut admettre que la philosophie ne s'enracine pas dans les systèmes clos, mais dans l'écart, dans la différence entre la structure et son ouverture. On peut lire les auteurs de la tradition dans la traduction d'un nouvel idiome. On peut la considérer comme le gigantesque aveu d'une crise où se libère la parole, et aussi la folie.
Comment déconstruire la philosophie à partir de la philosophie? Dedans/dehors, sur ses marges, en plein coeur. Cette machine n'est pas sans cohérence, mais elle déborde de tous les côtés. Elle travaille les auteurs, elle les inscrit dans l'histoire de la métaphysique et les déconstruit à partir de détails choisis avec soin, sans jamais cesser de passer par eux. Derrida est passé par Kant comme il est passé par Hegel et Heidegger (entre autres), il s'est saisi de leurs semences et les a disséminées, relançant le jeu de la philosophie.
La philosophie selon Jacques Derrida fonctionne en pure perte, elle marche toute seule, comme un jeu ou un système numérique irréductible à la voix ou à l'esprit, vers sa mort. Sous cet angle, les grands noms de la philosophie comptent peut-être moins qu'Artaud, Bataille, Genet, James Joyce ou Mallarmé. Ils vont vers un autre lieu, une extériorité. C'est ce que Derrida appelle tympaniser la philosophie, c'est-à-dire la crever. |