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Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le concept                     Derrida, le concept
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Galgal, 2004-2013, Page créée le 3 novembre 2010 Derrida, la philosophie

[Derrida, le concept]

Derrida, la philosophie
   
   
   
                 
                       

Il y a dans Derrida une exigence de rigueur, un choix minutieux des mots, un souci de démonstration, une continuité dans l'utilisation du vocabulaire, qui témoignent d'une attention jamais démentie à la construction de concepts. Il insiste lui-même sur cet aspect en employant souvent ce mot, à toutes les étapes de son oeuvre, ou en parlant de concept "pur", ce qui est une façon de réaffirmer l'essence conceptuelle du concept. Cela conduit à poser des questions difficiles : qu'est-ce qu'un concept? En quoi se distingue-t-il d'un simple mot de la langue, de l'utilisation courante de l'idiome?

1. La construction de concepts prolonge les contraintes logiques de la tradition classique. Elle relève d'une logique binaire, idéalisante, indispensable dans la discussion théorico-philosophique. Mais c'est aussi un jeu, un "bricolage" à situer dans le mouvement de déconstruction, de supplémentarité et de catachrèse qui conduit à produire toujours plus de concepts, à les déployer dans des chaînes linguistiques intraduisibles les unes dans les autres. On peut difficilement stabiliser ces concepts dans des systèmes d'oppositions - mais on peut en faire la liste [ce à quoi Jacques Derrida semble prendre un plaisir tout particulier]. Par exemple : archi-trace, différance, auto-affection, itérabilité, pharmakon, supplément, hymen, parergon, etc... Cette liste n'est jamais close. A chaque fois que de nouveaux thèmes sont abordés, elle s'élargit : economimesis (pour l'art), le spectre (pour Marx), le messianique sans messianisme (pour la démocratie), et ainsi de suite.

2. Mais les concepts derridiens ne sont pas des concepts comme les autres. Sans renoncer à l'exigence de rigueur qui caractérise la pensée philosophique, ils contribuent à transformer l'espace logique habituel. Impliqués dans la double stratégie déconstructrice derridienne, ils sont classiques et non classiques, pensables et impensables, possibles et impossibles. Ce sont des quasi-concepts, des concepts sans concept [comme la beauté chez Kant], ou encore des non-concepts. Ne renonçant pas à la pureté du concept, ils sont aussi de simples mots de la langue, des néologismes à la limite de la conceptualisation qu'ils opèrent, des schibboleth qui abordent le champ philosophique à partir d'un non-lieu (a-topos). Ils héritent des Lumières modernes, mais s'ils appartiennent à cet espace, c'est pour l'ouvrir à la contamination ou la dissémination d'un autre espace.

3. Et pourtant à lire le texte de Jacques Derrida, on remarque qu'il ne cesse de revenir sur des formulations stables et réitérées. Il répète les mêmes mots, il insiste, et souvent il renvoie en note à des textes antérieurs. Par exemple, parlant du concept de nature (physis), il renvoie au concept de différance - non sans ambiguité car il avait indiqué par ailleurs que la différance n'était pas un concept. Ou bien lorsqu'il explique que l'hospitalité, le pardon ou le don, en tant que concepts purs, sont pensables mais impossibles.

4. Si le concept de concept est si difficile à conceptualiser, c'est parce qu'il se forme comme une archive. D'une part, il/elle doit être conservée, consignée, refoulée, réprimée (il/elle met en oeuvre la pulsion de mort), et d'autre part, il/elle doit ouvrir sur l'avenir. Les deux sont liés, car il faut une part d'impensé pour laisser venir le nouveau. Il faut une part d'inadéquation pour laisser se former le concept. Freud, qui restait attaché à la science tout en inaugurant une science de l'archive d'un tout autre type, a dû former des concept fendus, divisés, contradictoires. Il a laissé sa marque sur le concept - qui ne s'en remettra peut-être pas.

Jouer avec les concepts, c'est les préserver rigoureusement comme concepts, et en même temps les faire glisser, les pousser jusqu'au point singulier où ils perdent leur place dans l'organisation binaire du monde. D'un côté, il y a de l'inconceptualisable, de l'irréductible au concept, même si on lui donne un nom comme : le jeu de la différance, khôra, le subjectile. D'un autre côté, le simple fait d'énoncer "Il y a" présuppose le pensable. Si, par exemple, j'énonce qu'il y a du don, même si j'avance que le don est impossible, je le rends pensable. Je suis responsable à son égard, comme je suis responsable de la justice.

 

 

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Propositions

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Comme celui de la différance, le concept d'itérabilité a un statut étrange : c'est une autre sorte de concept, un "quasi-concept" hétérogène au concept philosophique du concept

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Il s'agit, avec les concepts de la déconstruction, de transformer l'espace logique habituel, d'organiser l'espace théorique des Lumières modernes de façon quasi transcendantale

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"Déconstruction", "différance", "dissémination" ou "trace" sont des "non-concepts" : des mots intraduisibles qui n'ont pas de contenu sémantique au-delà du langage

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Déconstruire, c'est faire glisser les concepts jusqu'à leur point de non-pertinence, leur épuisement, leur clôture

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La production philosophique repose sur la catachrèse, cette métaphore forcée, abusive, qui par un coup de force et contre l'usage, impose à un signe un autre sens

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Le concept "pur", chez Derrida, c'est ce qui permet de penser la contamination

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La responsabilité de la déconstruction est double : 1/ devant la mémoire; 2/ devant le concept de justice

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Le concept d'"archive" se laisse difficilement archiver, car il touche à la formation du concept en général

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Un concept reste toujours inadéquat à ce qu'il devrait être, et cette disjonction est en rapport nécessaire avec la structure spectrale de l'archivation

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L'archive garde en elle un poids d'impensé qui engage l'histoire du concept, son ouverture à l'avenir, sa promesse messianique

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[Freud inaugure la possibilité inouïe d'une science fondée non pas sur la vérité du concept, mais sur l'archive]

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La signature freudienne a laissé sa marque - son impression - sur sa propre archive, et aussi sur le concept d'archive en général

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La dimension du "Il y a" s'ouvre dans l'écart entre l'impossible et le pensable

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Avec tous ses "autres" (l'art, la loi, la liberté, la société, l'esprit, etc...), le concept de nature déploie la logique du don, qui est celle de la différance

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Il n'y a pas de "pensée derridienne de l'art", mais un rapport au tout-autre par déconstruction, dissémination, différance, auto-affection, économimesis, et plus...

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La date opère toujours comme un schibboleth : elle manifeste qu'il y a de la singularité chiffrée, irréductible au concept et au savoir

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Le jeu de la différance fait qu'aucun mot, aucun concept ne vient résumer et commander depuis un centre le mouvement et l'espacement textuel des différences

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En tentant de formaliser le mal d'archive qui l'affectait, Freud a développé des concepts qui sont tous fendus, divisés, contradictoires

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