| C'est un mot que Jacques Derrida utilise de manière ambiguë. Tantôt il l'associe à la présence, à l'être, à la métaphysique; et tantôt il la situe du côté de la différance et de la déconstruction, comme si elle pouvait échapper à la clôture des systèmes. Ce double emploi n'est pas contradictoire, il est stratégique. La pensée est double : d'un côté elle rencontre le prévisible et l'anticipable; de l'autre elle est exposée à l'événement, à l'inappropriable. La pensée pense à la limite.
La pensée n'est pas la philosophie. Par exemple Artaud est un penseur, pas un philosophe. Certains concepts peuvent être pensés à partir de la philosophie, sans être philosophiques. Exemples : la différance, l'archi-écriture, la trace, la justice, etc... Si l'on stabilisait cette opposition entre pensée et philosophie, on pourrait dire que la pensée est par essence déconstructrice, pas la philosophie. Ou bien que la philosophie est inséparable de la vérité de l'être, pas la pensée. Mais il faut se méfier des généralisations et surtout des hiérarchisations. Il n'y a pas de pure pensée à opposer, par exemple, à la technique ou à la science (comme le faisait Heidegger). Le philosophe, comme le scientifique, est aussi un penseur. La pensée classique, humaniste et rassurante, ne diffère pas du travail d'écriture.
La pensée a les mêmes sources que la religion. Sa crédibilité repose sur un acquiescement originel, avant tout savoir et toute philosophie.
Si tout texte est citation, la pensée n'est à personne. Elle est en marche, en cheminement, sans adhérer à aucun sol. Si elle ne veut rien dire, c'est parce qu'elle ne procède pas d'un vouloir-dire, mais d'une inscription.
Il n'y a pas de pensée pure ni de pensable pur. Tout n'est pas pensable : par exemple ce qui n'a lieu qu'une fois, comme la date, résiste à la pensée.
C'est pourtant la tâche qui nous reste, penser. Penser quoi? Ce qui se passe aujourd'hui, la singularité, l'événement, le jeu, un nouvel humanisme. Il faut pour cela une pensée ouverte, qui puisse fonctionner en pure perte, à partir d'un centre déporté hors de soi, une pensée qui ouvre un autre espace, un espace messianique. Cette pensée blanche, neutre, sans poids ni contenu, est-elle encore une pensée?
Peut-on penser le langage? Peut-être, au prix de sa destruction, en méditant sur l'écriture. Cette pensée d'au-delà de la métaphysique, qui ne peut s'écrire selon la ligne et le livre, n'a pas d'autre chemin que d'en passer par les vieux signes. |