| On peut prendre les deux positions extrêmes : soit Derrida est un heideggerien, voire même le principal représentant de l'heideggerianisme français; soit au contraire il n'a utilisé Heidegger que comme exemple d'une certaine extrêmité, pour critiquer la pensée de la présence et s'en dissocier. Il est étonnant que ces deux positions restent toutes deux défendables, alors que Derrida a consacré des centaines de pages à Heidegger et l'a mentionné très souvent. Il a toujours refusé de le réduire à son seul nazisme ou à son seul antisémitisme.
On ne peut nier l'influence heideggerienne sur l'élaboration de certains concepts, dont la déconstruction.
Pour accéder à la pensée de la différance, il faut passer par la question de l'être (telle que posée par Heidegger et lui seul, précise Derrida). Mais la différance derridéenne est "plus originelle" (formulation à ne pas prendre à la lettre, car Derrida récuse le concept d'origine) que la différence ontico-ontologique. C'est elle qui rend possible le sens de l'être et non l'inverse. Elle rejette toute idée d'un pensable pur et renonce à toute quête du premier mot de l'être. Les concepts d'archi-trace ou d'archi-écriture ne sont ni heideggeriens ni même freudiens, mais ils radicalisent Heidegger comme ils radicalisent Freud, car ils n'adhèrent à aucun sol. Ainsi la pensée de Heidegger est-elle ramenée à ses entrelacs, ses cheminements.
Souvent Derrida prend son point de départ dans des textes de Heidegger : par exemple quand il définit l'auto-affection ou le parergon. Mais ce départ est aussi une déconstruction. |