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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, l'être                     Derrida, l'être
Sources (*) : [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)               [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2017, Page le 1er septembre 2005 [La] matrice derridienne (ce qui s'y trame)

[Derrida, l'ontologie, l'être et l'au-delà de l'être]

[La] matrice derridienne (ce qui s'y trame)
   
   
   
                 
                       

1. Présence.

L'être, dans son sens le plus littéral, "est" l'indicatif présent du verbe être. Il "est" le temps qui "est" maintenant, celui que je verbalise en parlant, celui que j'énonce dans cette phrase affirmative toute simple : L'être est. N'est-ce pas évident?

L'ontologie en général, c'est l'ontologie de la présence. L'être parle, il parle partout et toujours, à travers toute langue. Il se dit par les mots, et en se disant, il dit la vérité. Dans la tradition occidentale, penser, c'est annoncer un rapport à l'être (comment il se dit, comment est dit ce qui est), c'est affirmer l'unité de la pensée et de la voix dans le logos, sous la forme la plus courante de la troisième personne de l'indicatif du verbe "être" : "S est P" (copule). C'est ainsi que s'entend l'être : il s'entend lui-même, il entend son propre. C'est le principe de raison. Si "rien n'est sans raison et nul effet sans cause", une unique conscience semble assurer pour tous, dans une immédiateté sans faille, la proximité générale des consciences, des émotions et des sensations. La mondialisation d'aujourd'hui, dite globalisation, repose sur ce privilège de l'être.

L'être de ce que nous sommes est d'abord héritage. Être, c'est hériter d'un père qui parle, qui répond, qui garantit la proximité de l'être et du sens. Cet héritage s'appuie sur les prodigieux moyens de la technique. De même que la voix possède le pouvoir singulier de rendre indéfiniment disponible l'objet idéal, d'hypostasier sa présence, la technique tend à élargir sans cesse la maîtrise de l'objet.

 

2. Ambiguité.

Mais déjà, dans sa fonction de copule, le verbe "être" peut représenter une effraction dans la clôture sur soi de la langue. C'est le cas par exemple dans les phrases nominales de certaines langues, où il est remplacé par un arrêt de la voix, un blanc, une absence [A la place de "ceci est cela", on dit "ceci ... cela"]. Cette absence est la marque de la présence, mais elle ouvre aussi vers le dehors. Dans les langues où la copule est énoncée, on peut l'entendre comme ce qui reste de cette absence.

On retrouve cette ambiguité dans le christianisme : unité du père et du fils, présence vivante du père dans la bouche du fils, mais aussi hétéronomie. Dans le Ceci est mon corps de l'eucharistie, l'être est débordé, un supplément incalculable oblige à une nouvelle alliance. On retrouve ces deux pôles dans les textes de Derrida comme dans ceux de la théologie négative. Ce qui peut nommer l'être dans sa présence absolue [le nom de Dieu de la théologie] peut aussi nommer la négation absolue de toute présence finie dans l'être.

 

3. Indéconstructible.

D'un côté, tout ce qui se produit comme ontologie peut se déconstruire par des méthodes analytiques : linguistique, histoire, économie, psychologie, critique littéraire, etc. Mais d'un autre côté, il y a des choses inassimilables, impossibles à idéaliser, qui se dérobent au savoir. Jacques Derrida donne des exemples dans l'ordre corporel : le crachat, le pet, le rot ou le vomi, et aussi dans d'autres champs. Il y a partout de l'indéconstructible, des points de butée : la mort, le secret, le spectre, etc. L'ontologie peut s'épuiser, se clore (bien qu'on ne puisse pas lier cette clôture à la fin d'une époque, ni à sa mort définitive).

Pour déconstruire l'être, il faut renoncer à en retrouver le sens. Jacques Derrida reprend le geste heideggerien de la différence ontico-ontologique, mais sans privilégier l'être sur l'étant. Il récuse ce projet qui vise la quête d'une origine dans certains mots de la langue, voire un seul mot, le premier mot. On ne peut en rester à ce type de questionnement ou de méditation qui réinstalle, à sa façon, un signifié transcendantal.

Alors qu'aujourd'hui, l'Occident se sépare de lui-même, du reste résiste à la conceptualisation. Il faut partir de ce reste qui le hante pour élaborer ce qui ne sera ni une nouvelle ontologie, ni une contre-ontologie, mais une hantologie.

 

4. En-deçà et au-delà de l'être.

Il y a dans le Timée de Platon un discours sur ce qu'il nomme la khôra. On ne peut trouver de mot juste pour traduire ce mot. On peut faire appel à des tropes (lieu, place, emplacement, région) ou des figures (mère, nourrice, réceptacle, porte-empreinte). Ces métaphores sont des interprétations, elles mobilisent des pensées qui présupposent un ordre, une totalité. Mais l'anachronie est inévitable, inéluctable. La khôra est étrangère à l'horizon du sens. Elle n'a ni forme, ni détermination. Ce n'est ni une chose ni une substance. Son nom ne désigne aucun des types d'étants connus. Elle n'a rien en propre, rien qui lui appartienne, rien qui donne prise à l'anthropomorphisme. Au-delà de son nom, elle n'est rien.

Derrida rapproche la khôra platonicienne d'autres mots :

- la trace, plus vieille que la vérité de l'être, n'apparaît pas. Elle s'efface d'elle-même, elle a déjà disparu dans l'oubli. On ne peut ni la montrer, ni la dire, et pourtant elle reste gardée dans la langue, c'est sa restance, son tracement. Si elle ouvre la possibilité de la parole, c'est par son désaisissement.

- la différance n'existe pas comme telle (comme porteuse de projet), mais en donnant à penser une écriture sans présence, sans absence, sans histoire, sans cause, sans archie, sans telos, elle dérange absolument toute théologie. Tout en rendant possible le sens de l'être, elle déborde la pensée de l'être. Son mouvement pousse, à travers toute langue, à la déconstruction du mot. Sans jamais avoir été elle-même, elle se met à l'écart de l'être, elle se dissémine.

Pourquoi cette passion? Pourquoi revenir à la formulation platonicienne de ce qui "dépasse encore l'être en dignité et en puissance" (epekeina tes ousias), pourquoi insister sur cette exigence, ce "Il faut"? Chez Derrida, le bien (agathon) reste indéterminé, et c'est cette indétermination qu'il faut sauvegarder. L'au-delà de l'être est un au-delà de toutes les présuppositions. Il faut une suspension de l'être, pour accéder à ce lieu à la fois plus ancien et encore à venir, qu'il lui arrive d'appeler nom de Dieu. Ce nom indéterminé, qu'il salue silencieusement, c'est le lieu de l'autre, du tout autre, en tant qu'il n'est pas - c'est-à-dire en tant qu'il n'est limité par aucune ontologie, qu'il n'est encadré par aucun contenu défini, religieux ou autre. C'est ce lieu, où il est impossible d'aller, qu'il vise. Ouvrir ainsi l'être aux possibles et à l'impossible, c'est une décision irresponsable qui va à l'encontre de tous les programmes, une décision incroyable, folle, apocalyptique. Mais il faut que cette décision soit prise, il faut dire Viens!.

 

 

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Propositions

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L'indicatif présent du verbe être est la forme pure et téléologique de la logicité de l'expression

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Le verbe Être, surtout quand on sous-entend "être présent", c'est le mot de l'esprit, son premier corps verbal

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L'être / parle / partout et toujours / à travers / toute / langue

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Le verbe "être" est l'unité de la pensée et de la voix dans le logos

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Notre époque est celle de la voix - quand la technè et la phonè s'unissent dans la forme de la présence

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La différence signifié/signifiant appartient à l'époque du logos, celle de la proximité absolue de la voix, de l'être et de l'idéalité du sens

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En Occident, la "pensée" n'a jamais pu surgir ou s'annoncer que dans son rapport à l'être : comment l'être se dit, comment est dit ce qui est, en tant qu'il est, tel qu'il est

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Pour que s'impose le principe de raison, "Rien n'est sans raison et nul effet sans cause", il a fallu que la question abyssale de l'être qui se cache en lui reste dissimulée

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Ainsi s'entend l'être : son propre

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Le travail du deuil, c'est rendre présents les restes, les ontologiser, identifier les dépouilles pour savoir qui c'est et où il est

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L'être de ce que nous sommes est d'abord héritage

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Le père est ce qui est

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Dans le jeu de la dissémination se définit et s'imprime littéralement la mise à l'écart de l'être

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Le séminal se dissémine sans avoir jamais été lui-même, à perte et à mort; n'ayant aucun sens, il diffère de la polysémie

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Le verbe "être" avec sa fonction de "copule" représente une effraction dans la clôture sur soi de la langue, il l'ouvre à son dehors

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Le jeu de la trace, qui appartient à l'âge de la différance, est "plus vieux" que la vérité de l'être

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La différance précède la métaphysique mais aussi déborde la pensée de l'être, car c'est elle qui rend possible le sens de l'être (avec ses oppositions) et non l'inverse

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La différance nous donne à penser une écriture sans présence, sans absence, sans histoire, sans cause, sans archie, sans telos, dérangeant absolument toute ontologie

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L'être, qui se produit dans la métaphysique occidentale comme domination d'une forme linguistique (le mot), n'est pas irréductible

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En encadrant les pouvoirs de l'être, la quatrième surface de la scène représentative les divise et sépare l'Occident de lui-même

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L'effacement de la présence lexicale de l'être en Occident témoigne d'un procès de chute, de destruction ou de perte dont il ne reste que le supplément de copule : "est"

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La forme la plus générale du "supplément de copule" est la phrase nominale où la fonction "être" est assurée par un arrêt de la voix, le blanc d'un espacement

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"Glas" peut être considéré comme une méditation sur le "reste", cet autre nom de l'écriture, ce quasi-concept d'une ontologie paradoxale et indécidable

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Dans "Il y a de l'être" ("Es gibt Sein"), ne sont donnés que l'être et le temps, qui ne sont rien

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Khôra n'a pas d'essence : elle est l'anachronie dans l'être

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Il y a du secret : c'est ce qui, sans être, ne répond pas

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Une hantologie (logique de la hantise) serait plus ample qu'une ontologie et abriterait en elle l'eschatologie et la téléologie mêmes

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S'"il y a" du moi ou de l'objet, c'est par restance de la trace - au-delà de toute ontologie

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L'ontologie ne peut pas s'emparer du crachat, du rot ou du pet : un reste qui ne reste pas

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Tous les rationalismes sont souverains : leur moment inaugural est un pouvoir de connaître qui s'accorde, par principe, inconditionnellement, au-delà de l'être, à l'idée de Bien

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La passion, c'est la décision irresponsable d'aller au-delà du présent de l'être; elle laisse une blessure, une cicatrice en ce lieu où l'impossible a lieu

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Je ne peux pas dire "Je suis athée", ou "Je suis croyant", car ce serait réintroduire l'être dans ce qui ne peut s'affirmer que par la suspension de l'être, au-delà de l'être

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Le nom de Dieu invite à deux expériences absolument étrangères du lieu : la parole divine créatrice (vococentrisme) / un lieu plus ancien : Khôra (au-delà de l'être)

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Dans sa différance même, sans se laisser arraisonner par aucune onto-théo-eschatologie, "Viens" est apocalyptique, il est en lui-même l'apocalypse de l'apocalypse

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Il faut passer par la question de l'être, telle qu'elle est posée par Heidegger et par lui seul, pour accéder à la pensée de la différance

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Ce qui, dans l'espérance heideggerienne, relève de la métaphysique, est la quête du mot propre (premier mot de l'être), du nom unique

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Penser l'être comme vie dans la bouche, dans l'unité du père et du fils, c'est le logos

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Pour Hegel, aucune ontologie n'est possible avant l'Evangile ou hors de lui; l'être ne peut pas être ce qu'il est sans l'unité du père-au-fils, la famille spéculative

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Dans le "Ceci est mon corps" de la Cène christique, ce qui se mange et se consume, ce supplément incalculable qui "est" "comme" rien, c'est l'esprit

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Le nom de Dieu peut nommer l'être dans sa présence absolue, ou la négation absolue de toute présence finie dans l'être

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