Derrida
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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 
   
"Die Welt ist fort", Celan - Derrida 2002                     "Die Welt ist fort", Celan - Derrida 2002
Sources (*) : Orlolivre : te porter, toi, dans ce monde sans monde               Orlolivre : te porter, toi, dans ce monde sans monde
Pierre Delain - "Après...", Ed : Guilgal, 2017, Page créée le 4 août 2019 Derrida, un tournant éthique ?

["Die Welt ist fort, ich muss dich tragen", un événement dans la scène d'écriture derridienne (2002-2004)]

Derrida, un tournant éthique ?
   
   
   
Derrida, l'apocalypse Derrida, l'apocalypse
Une scène d'écriture, déliée de toute dette               Une scène d'écriture, déliée de toute dette    
Derrida, nos tâches                     Derrida, nos tâches    

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1. Été 2002 : irruption d'un vers.

Dans Béliers (p25), une conférence prononcée à la mémoire de Hans-Georg Gadamer, à l'université de Heidelberg, le 15 février 2003 (et non pas le 5 février 2003 comme il est écrit dans la volume des éditions Galilée), et publiée dans la foulée aux éditions Galilée, Jacques Derrida raconte que Paul Celan, qui était à l'époque son collègue à l'Ecole Normale Supérieure, lui a offert un exemplaire du recueil Atemwende en langue allemande peu avant sa mort, qui est intervenue le 20 avril 1970. Ce recueil ne sera traduit en français par Jean-Pierre Lefebvre qu'en 2003, sous le titre Renverse du souffle. On peut y lire le poème Grosse, glühende Wöhlbung, titre traduit en français par Grande voûte incandescente, d'où est extrait le dernier vers Die Welt ist fort, ich muss dich tragen (voir ici une traduction de l'ensemble du poème).

Derrida a été très tôt en contact avec la poésie célanienne, mais il ne publie son premier livre sur ce poète, Schibboleth, qu'en 1986, autour de la question du poétique. Schibboleth contient déjà un commentaire sur Le Méridien, texte dont il reprendra la lecture dans La bête et le souverain en 2001. Encore 15 ans plus tard, dans Poétique et politique du témoignage, publié pour la première fois en 2000, il analyse un autre poème de Paul Celan, Aschenglorie, autour de la phrase Nul ne témoigne pour le témoin. Ce poème fait partie du même recueil que Grosse, glühende Wöhlbung, Atemwende, et pourtant la sentence à laquelle il finira par attacher tellement d'importance, Die Welt ist fort, Ich muss dich tragen, n'est pas encore mentionnée.

D'après les textes que j'ai pu consulter, cette dernière phrase ne sera prononcée pour la première fois qu'à la fin d'une conférence tenue à l'université de Nice, le 27 aout 2002, sous le titre Le "monde" des lumières à venir, publiée en 2003 dans Voyous. Dans La raison du plus fort, texte prononcé le 15 juillet 2002 à la décade de Cerisy sur la démocratie à-venir (également publie dans Voyous), seul le poème Schibboleth est mentionné à propos de Celan. On peut donc situer la "découverte" de cette phrase pendant l'été 2002. Derrida la mentionne à nouveau le 11 décembre 2002, au début de la deuxième année du séminaire La bête et le souverain, en annonçant qu'elle sera au cœur du séminaire de l'année en cours. Dans les mois qui suivent a lieu à New York un autre séminaire spécifiquement consacré à ce poème, auxquels participent Avital Ronell et Werner Hamacher (Béliers p45). Cela montre l'importance qu'il y attachait, au début de l'année 2003. Mais pourquoi avoir attendu si longtemps pour s'intéresser précisément à ce poème ? Peut-être l'occasion a-t-elle été le décès de Hans-Georg Gadamer, le 13 mars 2002. Appelé à prendre la parole pour une journée d'hommage, Derrida a pu se replonger dans le livre que celui-ci a consacré en 1973 à Celan, Qui suis-je et qui es-tu ? Commentaires de Cristaux de souffle de Paul Celan - traduit en français en 1986 (le premier cycle du recueil de Celan a d'abord été traduit en France, en allemand, en 1965, sous le titre Atemkristall, que Michel Deguy et Jean Launay traduiront en 1979 par Cristal d'un souffle). Dans Béliers (p44), Derrida explique qu'il considère le travail sur Grosse, glühende Wöhlbung, ce poème daté du 7 juin 1965 qui n'est pas inclus dans Atemkristall, comme un post-scriptum au livre de Gadamer. Mireille Calle-Gruber fait observer dans son introduction (intitulée Evénement de l'archive) à La conférence de Heidelberg du 5 février 1988 (p29) que Derrida a toujours confondu les deux dates : il se rappelait que Béliers avait été prononcé le 5 février 2003 au lieu du 15 février - confondant ainsi l'événement de 1988 avec celui de 2003, comme si la question de l'antisémitisme de Heidegger, abordée en 1988, pouvait trouver une sorte de conclusion avec l'analyse du texte de Celan faite en 2003. Quoiqu'il en soit, sachant qu'on ne peut jamais épuiser les secrets d'une date, je voudrais soutenir qu'avec cette phrase, Die Welt ist fort, ich muss dich tragen, il s'est passé quelque chose, un événement, dans le cours ou la marche de l'œuvre derridienne. Il ne s'agit peut-être pas d'un événement au sens chronologique, comme si Derrida avait tardivement découvert quelque chose d'absolument nouveau dont il dit, dans les dernières pages du dernier livre qu'il aura fait publier lui-même, en 2003 :

"Mais que se passerait-il si, dans notre poème, le Fort-sein du monde, en son instance propre, ne répondait à aucune de ces thèses ou de ces catégories [il s'agit des trois catégories de Heidegger, la pierre weltlos, l'animal weltarm et l'homme weltbildend] ? S'il les excédait depuis un tout autre lieu ? S'il était tout sauf privé de monde (weltlos), pauvre en monde (weltarm) ou configurateur de monde (weltbildend) ? N'est-ce pas la pensée même du monde qu'on devrait alors re-penser depuis ce fort et lui-même depuis le ich muss dich tragen ?" (Béliers p79).

Que fait Derrida en se dissociant ainsi de Heidegger de la façon la plus nette ? Par un acte de langage, une nomination (le Fort-sein), il proclame une autre pensée du monde - qui s'éloigne de la pensée de l'être. Dans les mois qui suivent, avec la mise en jeu insistante de cette phrase dans les dernières séances de son séminaire, une sorte de cristallisation s'opère, une précipitation. S'adressant, par l'intermédiaire du lecteur (nous-mêmes), au poème signé Paul Celan, il lui dit : "Il faut que je te porte" . S'il avait pu dialoguer avec Gadamer, il lui aurait rappelé "combien nous avons besoin de l'autre et combien nous aurons encore besoin de lui, de le porter, d'être par lui portés, là où il parle en nous avant nous" (ibid. p80). Cet autre, dont il ne faut surtout pas faire son deuil, c'est aussi Paul Celan.

Dans cet événement se rejoignent plusieurs fils de la pensée derridienne, au moins deux.

 

2. Die Welt ist fort.

La phrase de Celan a été citée par Derrida dans trois textes, tous trois prononcés oralement : Voyous (27 août 2002), Béliers (5 février 2003), La bête et le souverain (volume II) (première occurrence le 11 décembre 2002, dans la première séance du séminaire, dernière occurrence le 26 mars 2003, dans la dernière séance). Il cite ce vers pour la première fois dans les dernières pages de Voyous (p213), à propos d'un principe de ruine qui affecte, aujourd'hui, la mondialisation. "Avec toutes les prémisses que la fin de la guerre froide nous a léguées, là où ladite mondialisation est plus inégalitaire et violente, donc plus alléguée et moins mondiale que jamais, là où il n'y a pas le monde, là où nous sommes, nous, sans monde, weltlos, là où nous ne formons un monde que sur ce fond de non-monde, là où il n'y a ni monde ni même cette pauvreté-en-monde que Heidegger prête aux animaux (qui seraient, selon lui, weltarm), en cet abîme du sans-monde où, sans support, et à la condition de cette absence de soutien, de fond, de sol et de fondement, c'est comme si l'un portait l'autre, comme si je me sentais, sans support et sans hypothèse, porté par l'autre et porté vers l'autre, là où, comme le dit Celan, Die Welt ist fort, ich muss dich tragen, le monde s'en va, le monde disparaît, il me faut te porter, là où il n'y aurait plus de monde, pas encore le monde, là où le monde s'éloignerait, perdu au loin, encore à venir, (...)".

Le sans monde, ici, pour Derrida, ou le sans fondement du monde (Abgrund), c'est l'absence de sol qui caractérise la situation d'après le 11 septembre comme il caractérisait déjà la situation du Lenz de Büchner (1837) commenté en 1960 par Paul Celan, ce monde qui se tient au bord de lui-même, sous un ciel en abîme, sans ennemi clairement déterminable, essayant de s'immuniser contre les dangers par la santé publique et la sécurité militaire, alors que de nouvelles violences se préparent plus dures encore que la guerre classique. On ne peut pas dissocier l'usage fait par Derrida du "sans monde" de la concentration inouïe des richesses et des pouvoirs télé-techno-scientifiques dans l'époque où il parle. Le "sans monde" est un problème politique et social, il est lié à un système de pouvoir qui prive de monde.

A la rentrée universitaire qui suit, Derrida ouvre son séminaire par la phrase : Je suis seul(e), et il choisit comme texte à étudier dans l'année Robinson Crusoé et son île. "Entre mon monde, le "mon monde", ce que j'appelle "mon monde", et il n'y en a pas d'autre pour moi, tout autre monde en faisant partie, entre mon monde et tout autre monde, il y a d'abord l'espace et le temps d'une différence infinie, d'une interruption incommensurable à toutes les tentatives de passage, de pont, d'isthme, de communication, de traduction, de trope et de transfert que le désir de monde ou le mal de monde, l'être en mal de monde tentera de poser, d'imposer, de proposer, de stabiliser. Il n'y a pas de monde, il n'y a que des îles. C'est là une des mille directions dans lesquelles je serais tenté d'interpréter le dernier vers d'un court et grand poème de Celan : "Die Welt ist fort, ich muss dich tragen", poème de deuil et de naissance que je n'ai pas le temps de lire avec vous : le monde est parti, le monde s'en est allé, le monde est au loin, le monde est perdu, il n'y a plus de monde (pour nous soutenir ou nous fonder tous les deux comme un sol), je dois de porter (soit en moi comme dans le deuil, soit en moi comme dans la naissance, tragen se disant aussi de la mère qui porte un enfant, dans ses bras ou dans son ventre). Nous sommes weltlos, je ne peux que te porter, je suis le seul à pouvoir et à devoir te porter, etc. Mais sommes nous weltlos, sans monde, comme Heidegger dit de la pierre et de la chose matérielle qu'elles sont weltlos? Evidemment, non. Alors, comment penser l'absence du monde, le non-monde? Un non-monde qui n'est pas immonde?"

Quand il arrive sur son île, Robinson apeuré, désespéré, est en deuil de monde. Je suis seul(e) au monde lui fait dire Derrida, ce qui est terrible, mais moins terrible que d'être seul avec un autre : Je suis seul(e) avec toi - une expérience qui se concrétise dans le récit avec l'irruption de Vendredi. La perte de l'environnement habituel, de la communauté, est politique, mais le deuil de l'autre va au-delà du politique. Si pour chacun le monde est séparé, s'il n'y a aucun monde qui puisse nous soutenir tous les deux, alors c'est dans mon monde à moi que je dois faire une place à l'autre, que je dois le porter. C'est la dimension de deuil de tout rapport à l'autre. Chaque mort, pour un vivant unique, n'est pas seulement la fin d'un monde, mais la fin du monde. Ce qui disparaît n'est pas un monde parmi d'autres, mais chaque fois "l'unique monde", la "totalité de ce qui est". Resté seul, l'endeuillé n'est pas seulement responsable de son monde à lui, il l'est aussi du "sans monde" de l'autre. Ne sommes-nous pas déjà, dans tout rapport à l'autre, un endeuillé ? D'un côté je n'ai jamais accès au monde de l'autre, et d'un autre côté il suffit que je prenne l'autre en considération pour qu'il soit déjà porté dans mon monde. En l'absence d'un monde partagé, d'un "notre" monde, j'ai l'obligation de faire une place à l'autre dans "mon" monde.

 

3. Bénédiction : porter l'autre.

Quand le poème dit : "Il faut que je te porte", il s'adresse au lecteur. C'est un salut, une bénédiction, et aussi un verdict, une promesse, une déclaration. Le poème ordonne d'incorporer l'autre en soi, d'accorder l'hospitalité à l'étranger, à l'hétérogène. Je te porte en moi car tu as disparu, toi et ton monde, tu n'existes désormais que par ma bouche parlante. Si l'on en restait à cet acte d'autorité, on ne dépasserait pas l'herméneutique traditionnelle, classique. Dans l'appel poétique, il y a encore autre chose : une expérience qui interpelle, laisse dans l'incertitude, excède l'horizon subjectif. La main bénissante reste à jamais encryptée, illisible - y compris la main posthume que Derrida a tendue, par personne interposée, le jour de son enterrement. Elle provoque et apostrophe l'autre, sans jamais se fermer sur elle-même. Cette expérience, selon Derrida, sera déjà venue avant que le monde, n'importe quel monde, ne se soit présenté à moi. Que le monde ait disparu, qu'il se soit retiré ou qu'il ne soit pas encore advenu, il faut, sans condition, porter l'autre. Le rapport à l'autre précède l'ontologie. Ce rapport préalable à tout lien social est aussi, selon Derrida, dès le commencement, éthique : "Si je dois (c'est l'éthique même) porter l'autre en moi pour lui être fidèle, pour en respecter l'altérité singulière, une certaine mélancolie doit protester encore contre le deuil normal", dit-il (Béliers, p74). Avec le deuil dit "normal", le monde de l'autre perdrait son altérité, il serait réduit à un simple trait que je m'introjecterais ou m'incorporerais. Mais si je porte en moi son monde sans l'intérioriser ni l'idéaliser, je lui suis fidèle.

On peut dire ce lien éthique ou universel, si l'on entend ces deux mots au sens de l'obligation ou de l'injonction prescrite par la loi de Babel, un engagement envers l'autre que je suis seul à devoir traduire. Citation : "Je suis seul avec l'autre, seul à lui et pour lui, seul pour toi et à toi : sans monde. Immédiateté de l'abîme qui m'engage envers l'autre partout où le "je dois" - "je dois te porter" - l'emporte à jamais sur le "je suis", sur le sum et sur le cogito. Avant d'être, je porte, avant d'être moi, je porte l'autre. Je te porte et le dois, je te le dois. Je reste devant, en dette et devant à toi devant toi, je dois me tenir à ta portée mais je dois aussi être ta portée. Toujours singulières et irremplaçables, ces lois ou ces injonctions restent intraduisibles de l'un à l'autre, des uns aux autres, et d'une langue à l'autre, mais elles n'en sont pas moins universelles. Je dois traduire, transférer, transporter (übertragen) l'intraduisible dans un autre tour là même où, traduit, il demeure intraduisible. Violent sacrifice du passage au-delà : Übertragen : Übersetzen." (pp76-77). Les mondes sont intraduisible, mais je dois les traduire.

 

4. Le passage obligé du "sans-monde".

Dans la première séance du séminaire La bête et le souverain, Vol II (p32), à partir de l'étymologie du latin mundus (réalité circulaire propre, pure, parée). Derrida suggère que la perte d'un monde renvoie à la défaillance d'un ordre, d'un arrangement, d'une totalité ou d'un cosmos. Il s'appuie ensuite sur quelques passages de Kant pour soutenir que le monde, en tant qu'"idée régulatrice de la raison", ne tient qu'à un comme si, als ob ("Agis comme si ta maxime devait servir en même temps de loi universelle pour tous les êtres rationnels"). Il faudrait faire comme si l'homme était régi par ses intérêts, mais ce n'est qu'un comme si, qui laisse ouvert le sens du mot "monde". Pour Derrida, ce comme si indique que les vivants sont toujours menacés par la défaillance du monde commun. Ils font semblant de cohabiter ensemble en tant que vivants, d'être tous portés dans le même espace, bien que cela ne rompe pas leur solitude. "Personne ne pourra jamais démontrer que deux êtres habitent le même monde", dit-il. Le monde commun est marqué par une fragilité, une dissémination inéluctables. Rien n'assure qu'il puisse continuer à exister comme tel. Bien que, depuis des millénaires, toute notre existence dépende de la croyance en un monde un, cette croyance peut s'effondrer. À tout moment son effacement, la fin d'un monde, peut survenir - et cela arrive effectivement, sur un plan individuel (angoisse, folie) ou social (crise, guerre). Il faut donc, quand le monde s'en va ou quand il fait défaut, faire comme s'il reposait sur un fondement, une certaine stabilité. C'est la nécessité d'un contrat, une alliance. Pour faire monde, il faut que je te porte, comme si nous habitions le même monde. En te portant, je fais en sorte qu'il y ait un monde, juste un monde, sans condition, le temps d'un don.

Pour Paul Celan qui a rédigé son poème vers 1965, le choc du nazisme était encore récent. Un mal absolu (la Shoah) avait retiré tout sol et tout fondement à ce qui avait été son monde. Mais la machine de mort n'a pas disparu, le Léviathan est toujours à l'œuvre. Ce n'est pas fini, il faut encore porter l'autre dans son monde. Même sans faire appel à l'hospitalité ou à l'empathie, il s'agit de répondre aux forces de destruction qui menacent mon monde (au sens phénoménologique). Il faut bien que je porte l'autre, il s'impose, il ne me demande pas mon avis. Mais il y a plus. Porter l'autre là d'où le monde est parti ou m'est tellement extérieur que c'est pour moi un sans monde (le monde de l'étranger, de l'animal ou du non-vivant, de la pierre), c'est là, selon Derrida, que commence l'éthique. Quand je ne peux rien présupposer du monde, quand je le respecte dans la solitude, alors ce qui arrive endure le sans monde.

 

5. Acte de langage.

Que dire de l'événement qui arrive entre 1961 et 2003, sur plusieurs dizaines d'années ? Mon hypothèse, c'est que ce qui s'écrit peu à peu, fragmentairement, c'est un "il faut du il faut". Pas seulement "Il faut", mais il faut du il faut. Cette généralisation du il faut par le il faut du il faut commence au début des années 1960 par une analyse critique de l'épokhè husserlienne, du retrait, qui sera reprise et radicalisée en 2002-2003 dans Béliers. Elle se déploie dans les années 1990 sous le vocable de l'inconditionnalité, encore rare dans le séminaire 1975/76 [voir à ce sujet l'article de Fernanda Bernardo, "De la Destruktion à la Déconstruction : de la mort et de la peine de mort", Cahiers Philosophiques de Strasbourg, 2016]. Tout se passe comme si, dans la longue séquence de séminaires intitulée Questions de responsabilité, entre 1991 et 2003, Derrida s'était donné pour tâche d'analyser, dans différents champs : l'hospitalité, le don, le pardon, la justice, la responsabilité, la paix, la tolérance, la liberté, l' abolition de la peine de mort, etc., les principes inconditionnels comme tels. Le vers de Paul Celan, Die Welt ist fort, ich muss dich tragen, qui apparaît dans son œuvre comme une sorte d'après-coup de ce long travail a une double fonction. D'une part constative : il résume ces principes en une formule lapidaire. D'autre part performative : c'est une proclamation, une déclaration, une prière, une demande, une exigence, une promesse, un engagement, un témoignage, etc, qui transforme la signification et l'usage du mot éthique. Dans cette transformation, tous les actes de langage sont impliqués, y compris la nomination. En nommant le Il faut du il faut - à la façon dont la théologie négative introduit ce qu'elle nomme Dieu - Derrida fait du mot éthique un autre mot.

Mais peut-être y a-t-il encore autre chose, un glissement supplémentaire dans le rapport à son interlocuteur Heidegger. Voici ce qu'il dit le 29 janvier 2003 :

"En tous cas, nous devrions, nous pourrions nous déplacer longuement, par la pensée et la lecture, entre Fort und Da, Da und Fort, entre ces deux éloignements déséloignants, ces deux Entfernungen, ces deux , entre Heidegger et Celan, entre, d'une part, le Da du Dasein qui est aussi le Da et le Dahin comme monde et, d'autre part, le Fort celanien de "Die Welt ist fort, ich muss dich tragen" : "le monde est au loin, le monde est parti, dans l'absence ou l'éloignement du monde, je dois, je te dois, je me dois de te porter, sans monde, sans la fondation ou l'assise de rien au monde, sans médiation fondatrice ou fondamentale, seul à seul, comme qui porte le deuil et qui porte l'enfant, là où commence en somme l'éthique"" (Sem2002 p160).

On trouve dans cette citation à la fois le Fort/Da de Freud et le rapport étrange entre Heidegger et Celan. Il y a deux sortes d'éloignement, dit Derrida, qui tous deux appellent un déséloignement, une proximité. Celui de Heidegger, où le Walten introduit à la différence entre l'être et l'étant, qui a été l'un des points de départ de sa pensée dans les années 1960, et celui de Celan, où commence non pas l'ontologie ni la différence ontico-ontologique, mais la différence éthico-éthique. Derrida n'hésite pas pour cela à modifier le vers de Celan. Il fait passer le Ich muss, Je dois, d'une position centrale (médiatrice) dans le vers à une position d'autorité, de commencement. Une semaine plus tard, le 5 février 2003, cette inversion est explicitement proposée dans Béliers :

"A moins qu'on n'inverse, autour de l'axe pivotal d'un "Je dois" (ich muss), l'ordre des propositions ou des deux verbes (sein et tragen), la conséquence du si, alors : si (là où) il y a nécessité ou devoir envers toi, si (là où) je dois, moi, te porter, toi, eh bien, alors, le monde tend à disparaître, il n'est plus là ou plus ici, die Welt ist fort. Dès lors que je suis obligé, à l'instant où je te suis obligé, ou je dois, où je te dois, me dois de te porter, dès lors que je te parle et suis responsable de toi ou devant toi, aucun monde, pour l'essentiel, ne peut plus être là. Aucun monde ne peut plus nous soutenir, nous servir de médiation, de sol, de terre, de fondement ou d'alibi. Peut-être n'y a-t-il plus que l'altitude abyssale d'un ciel. Je suis seul au monde là où il n'y a plus de monde. Ou encore : je suis seul dans le monde dès lors que je me dois à toi, que tu dépends de moi, que je porte et dois assumer, en tête à tête ou face à face, sans tiers, médiateur ou intercesseur, sans territoire terrestre ou mondial, la responsabilité à laquelle je dois répondre devant toi pour toi. Je suis seul avec toi, seul à toi seul, nous sommes seuls : cette déclaration est aussi un engagement" (Béliers, p68).

 

6. Œuvrer.

Dès lors que "Je dois" te porter, il n'y a plus de monde, ni de sol, ni de fondement, ni d'alibi, qui vaille. Ce 'Il faut" n'est pas moral, il est poético-politique, dans le prolongement de la spéculation pure qui s'était emparée de Freud au moment où il écrivait Au-delà du principe de plaisir (1920). Autour de cette question, Derrida posait en 1975 la question du "pas au-delà" sans la figer dans une formulation. Tout se passe comme si la découverte ou redécouverte de la phrase de Celan avait, tardivement (en après-coup), donné expression à ce "pas au-delà". Dans sa complexité, le poème Grosse, glühende Wölbung est insaturable, il appelle une analyse infinie. Différents héritages y sont réinventés, bénis, disséminés. Le lire, c'est laisser venir le monde de l'autre. Ni la spéculation, ni la philosophie n'y suffisent. Pour aller plus loin, "repenser la pensée même du monde" selon la formule derridienne (Béliers, p79) il faut laisser, inconditionnellement, en œuvrer la trace.

Il ne s'agit pas seulement, dans cet engagement, d'une ouverture poétique à l'autre. Dans l'abîme où nous vivons aujourd'hui, sans fond ni support, il faut compter avec une nouvelle violence, une force irréductible (Walten) difficile à délimiter et encore plus à contrôler. Il faut te porter se présente pour Derrida comme une formulation hyper-politique, hyper-éthique, au-delà du cercle économique de la dette, du devoir ou du savoir, comme une raison à venir qui viendra par effraction, comme un don, briser le cercle de la raison calculante.

 

7. Aujourd'hui.

La question d'un monde qui meurt n'est pas abstraite, nous la vivons tous les jours. Sans être ni Jésus ni sphinx, on peut se demander comment on peut vivre, re-vivre, sur-vivre, vivre encore dans cet univers où l'effacement du monde ne peut jamais être absolument écarté. Il faut d'abord prendre acte (constatif) : si mon monde se meurt, je meurs aussi. Sans cela nul autre ne pourrait me porter (performatif), faire venir un monde au monde. Sans cet effacement, cette mort fragmentaire qui accompagne celle du monde, il me serait impossible de dire "je", je te porte.

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Propositions

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"La vie la mort" ne forment pas deux, mais une altérité d'un autre ordre

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Une mort n'est pas que la fin d'un monde, c'est la fin "du" monde; il reste à l'endeuillé la responsabilité de porter seul et son monde, et le "sans monde" de l'autre

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"Mourir vivant", c'est le fantasme de Robinson Crusoé comme personnage et c'est aussi une puissance à l'oeuvre dans un livre, survivance d'une alliance entre mort et vif

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12 octobre 2004 : la scène primitive du "mourir vivant"

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Quand un monde disparaît, ou quand il se retire, ou avant même qu'il ne soit apparu - je dois m'engager envers toi, cet autre, te porter

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Autour d'une bouche parlante, le poème salue l'autre, il le bénit, il le porte

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Pour être fidèle à l'autre disparu, je dois porter en moi son monde sans l'intérioriser ni l'idéaliser, en respectant son altérité singulière : c'est l'éthique même

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Dire "Je suis seul(e)", ou "Il y a du sans-monde", c'est prendre acte de la singularité / déconstructibilité de chaque monde, du monde de chacun

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Pour Kant, le monde est une idée régulatrice de la raison qui ne tient qu'à un "comme si"

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Le sens minimal du mot "monde", c'est qu'il désigne ce dans quoi tous les vivants sont portés

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Il faut un contrat pour faire semblant de vivre ensemble dans un même monde, mais cela ne suffit pas pour que ce soit vrai, ni pour garantir un monde commun

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Rien n'assure, d'un vivant à l'autre, qu'il y a un monde; à tout instant peut survenir la fin d'un monde (la mort), et aussi la fin du monde en général, "en tant que tel"

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Quand aujourd'hui le monde s'en va (constat), il faut faire venir une alliance qui, à nouveau, pourra faire monde : la nécessité, le devoir (performatif), de "te" porter

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"Il n'y a plus de monde, je dois te porter" : c'est l'expérience la plus folle de la phénoménologie transcendantale la plus pure

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Quand le monde s'en va, quand il fait défaut, je dois t'y porter, faire venir le monde au monde comme s'il y avait un monde juste, comme si nous habitions le même monde

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Là où commence l'éthique, je dois te porter, sans monde, sans la fondation ou l'assise de rien au monde

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Dès lors que "je dois" te porter, aucun monde ne peut plus nous soutenir, servir de sol, de terre, de fondement ou d'alibi

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Avant l'être, avant d'être moi, une injonction m'oblige à te porter; je suis seul à devoir traduire cet engagement envers l'autre, cette loi universelle

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Le souverain, cette "prothétatique" monstrueuse qui supplée la nature en y ajoutant un organe artificiel, objective le vivant dans une machine de mort

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Le poème se produit en disant sa signature, son secret, son sceau, de façon auto-déictique ou performative

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Dans l'expérience de l'art, c'est l'oeuvre qui, par son "subjectum", est l'autorité souveraine qui exige, ordonne, appelle réponse, responsabilité, transformation

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Le poème, qui survit dans la solitude, se confie à la garde d'un autre qu'aucun monde ne peut plus soutenir, un autre responsable mais lui aussi absolument solitaire

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L'oeuvre du poète est une chambre d'échos : le poème réinvente ce dont il hérite, il bénit et dissémine ses semences

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[Un poème t'invite à porter son monde, à repenser la pensée même du monde]

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Aujourd'hui, le poème montre une forte propension à se taire : marchant sur la tête, sous un ciel en abîme, il se tient au bord de lui-même

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Tout commence par l'archive : une trace qui s'affecte d'avance de nostalgie, une mort qui me précède et reste à venir, une autobiophotographie non réappropriable

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Il n'y a pas de tournant éthico-politique chez Derrida mais une nouvelle scène, une nouvelle mise en scène, une nouvelle insistance sur des choses identifiables comme politiques

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[Dans l'expression "Die Welt ist fort, ich muss dich tragen" se rejoignent deux fils de la pensée derridienne : "C'est l'éthique même" (Lévinas); "Il faut nommer" (théologie négative)]

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En cet abîme du sans support, du fond sans fond où nous vivons aujourd'hui, il faut compter avec une nouvelle violence, une cruauté irréductible à la logique du conscient

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[À présent un monde se meurt, le nôtre, il faut mourir avec lui pour rester en vie, vivre encore]

 


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