Derrida
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de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
"Ich muss dich tragen", éthique et théologie                     "Ich muss dich tragen", éthique et théologie
Sources (*) : Orlolivre : comment ne pas porter l'autre, seul ?               Orlolivre : comment ne pas porter l'autre, seul ?
Pierre Delain - "Après...", Ed : Guilgal, 2017, Page créée le 23 mars 2020 "Die Welt ist fort", Celan - Derrida 2002

[Dans l'expression "Die Welt ist fort, ich muss dich tragen" se rejoignent deux fils de la pensée derridienne : "C'est l'éthique même" (Lévinas); "Il faut nommer" (théologie négative)]

"Die Welt ist fort", Celan - Derrida 2002
   
   
   
                 
                       

1. Premier fil : Lévinas (l'éthique même).

La lecture du séminaire La bête et le souverain est indissociable de Béliers. Dans le cinquième et dernier chapitre de ce livre, Derrida convoque quatre noms propres : Freud, Husserl, Gadamer, Heidegger, à partir desquels il interroge la question du "sans monde". Si un monde se retire, s'il disparaît, ou encore s'il n'a jamais été là, il faut que je te porte (dit le poème). Et pourquoi le faut-il ? Et qui est ce "tu" ? Derrida récuse l'une après l'autre les problématiques des quatre auteurs et en choisit une autre. Laquelle ? Avant même l'apparition d'un monde, je suis en dette vis-à-vis de l'autre, je dois le porter. Le rapport à l'autre précède l'ontologie - comme en témoigne le grand usage qui est fait, dans le poème, des pronoms personnels (je, tu, il). Cette autre problématique qui s'ajoute à celles des quatre auteurs cités est celle de Lévinas, comme cela apparaît indirectement dans la conclusion du livre, où Derrida écrit : "Selon Freud, le deuil consiste à porter l'autre en soi. Il n'y a plus de monde, c'est la fin du monde pour l'autre à sa mort, et j'accueille en moi cette fin du monde, je dois porter l'autre et son monde, le monde en moi : introjection, intériorisation du souvenir (Erinnerung), idéalisation. La mélancolie accueillerait l'échec et la pathologie de ce deuil. Mais si je dois (c'est l'éthique même) porter l'autre en moi pour lui être fidèle, pour en respecter l'altérité singulière, une certaine mélancolie doit protester encore contre le deuil normal. Elle ne doit jamais se résigner à l'introjection idéalisante" (Béliers, p73-74).

Dans cette phrase, une expression entre parenthèses attire l'attention : C'est l'éthique même. Sachant que Derrida s'est toujours méfié de la dimension communautaire, sociale, discursive du mot éthique, il est surprenant de voir écrit : l'éthique même. Cette expression, sans guillemets ni italiques, peut signifier l'éthique comme telle, le comme tel de l'éthique, chose encore plus surprenante sous sa plume. On peut, pour l'interpréter, partir d'une autre expression qui, elle, est écrite en italiques : je dois. Quand Derrida écrit : "je dois (c'est l'éthique même)", ce n'est pas une métaphore, c'est une affirmation, un acte de langage.

Pour situer l'origine de cette expression dans la pensée derridienne, il faut revenir à l'un de ses textes les plus anciens, Violence et métaphysique, écrit en 1963 et publié pour la première fois en 1964. Dans L'écriture et la différence, livre publié en 1967 où ce texte est reproduit, on trouve une note de bas de page (note 1 p117) où Derrida écrit : "Cet essai était écrit lorsque parurent deux importants textes d'Emmanuel Levinas : "La Trace de l'Autre" et "La Signification et le Sens"". Or la formule, C'est l'éthique même, est justement extraite de La Trace de l'Autre, texte de Lévinas lui aussi paru en 1963. Voici la citation complète : "L'œuvre du Même en tant que mouvement sans retour du Même vers l'Autre, je voudrais la fixer par un terme grec qui dans sa signification première indique l'exercice d'un office non seulement totalement gratuit, mais requérant, de la part de celui qui l'exerce, une mise de fonds à perte. Je voudrais le fixer par le terme de liturgie. Il faut éloigner pour le moment de ce terme toute signification religieuse, même si une certaine idée de Dieu devait se montrer comme une trace à la fin de notre analyse. D'autre part, action absolument patiente, la liturgie ne se range pas comme culte à côté des œuvres et de l'éthique. Elle est l'éthique même" (Lévinas, La trace de l'autre, à la fin du chapitre 2).

Si je mentionne cette citation comme importante pour Derrida, c'est parce que, dès 1980, dans un autre texte sur Lévinas, En ce moment même dans cet ouvrage me voici, il la cite et la commente en détail. Voici la citation de Derrida : "L'Œuvre, telle qu'elle est à l'œuvre, œuvrée, dans l'œuvre d'E.L. et telle qu'il faut la lire si l'on doit lire "son" œuvre, ne revient pas - à l'origine - au Même. Cela n'entraîne pas qu'elle signifie dépense et pure perte dans un jeu. Un tel jeu serait encore déterminé, en dépense, par l'économie. La gratuité de cette œuvre, ce qu'il appelle encore liturgie, "mise de fonds à perte" ou "œuvre sans rémunération" ressemble au jeu mais n'est pas le jeu, "elle est l'éthique même", au-delà même de la pensée et du pensable. Car la liturgie de l'œuvre ne doit même pas se subordonner à la pensée. Une œuvre qui "se subordonnerait à la pensée" encore entendue comme calcul économique, ne ferait pas Œuvre. Ce qu'aura donc réussi l'œuvre d'E.L. - dans l'acte manqué qu'elle dit être, comme toute œuvre – c'est d'avoir obligé, avant tout contrat de reconnaissance, à cette dissymétrie qui l'a elle-même violemment, doucement, provoquée: impossible de s'approcher d'elle, de «son» œuvre, sans passer d'abord, déjà, par le re-trait de son dedans, à savoir le remarquable dire de l'œuvre. Non pas seulement de ce qui s'y trouve dit à ce sujet mais du dire entr(el)acé qui y vient de l'autre et n'y revient jamais à lui-même, qui vient (par exemple, exemplairement) de toi (viens), lectrice obligée" (Psyché 1, p192).

Pour comprendre la place de cette citation par rapport à la formulation retenue ultérieurement, Ich muss dich tragen, il faut revenir à la phrase sur laquelle Derrida insiste en 1980, Il aura obligé. Par son œuvre, dit-il, Lévinas nous aura obligés, et l'on retrouve dans l'assertion de Derrida les termes mêmes que Lévinas avançait en 1963 dans La Trace de l'Autre. Sous la plume de Derrida, Il nous aura obligés est une phrase performative qui redouble la performativité de l'œuvre lévinassienne. Par ce "nous", c'est Derrida qui introduit une obligation pour lui-même, pour son interlocutrice dans le dialogue fictif qu'il invente, et aussi pour tous les autres, tous les lecteurs, présents et futurs, qui s'impliqueront dans cette lecture. Puisque le contenu de cette obligation n'est pas précisé, c'est que c'est le principe qui compte. En écrivant à propos de Lévinas, il nous aura obligé, Derrida prend acte d'une obligation singulière, dépourvue de toute dimension de dette ou de faute, telle qu'il en fait la lecture chez Lévinas. C'est cette obligation qui reviendra 20 ans plus tard dans la mise au jour de la citation de Paul Celan. Ich muss dich tragen est une pure obligation sans contrepartie, une autre manière de penser l'obligation du "Il faut", sans la déterminer. Le poème de Celan aura précédé le dire de Lévinas, qui aura précédé le dire de Derrida, lequel aura été réitéré par une lecture nouvelle, performative, du poème de Paul Celan. La conclusion de Béliers, entièrement organisée autour de l'expression française, Je dois, s'inscrit dans une filiation.

Si l'on revient aux deux séminaires que nous analysons, 1975-76 et 2002-2003, on remarque que Derrida récuse une formulation comme la mort en tant que tellela mort même, telle qu'elle est avancée par Heidegger, mais qu'il reprend à son compte l'énoncé lévinassien l'éthique même. Le nom de Lévinas n'est jamais mentionné dans Béliers, mais il l'est dans la sixième séance du séminaire, en liaison directe avec Ich muss dich tragen. Pourquoi y aurait-il, pour l'humain, une éthique authentique, privilégiée, et non pas une mort authentique ? La contradiction n'est qu'apparente. Tandis que la mort même est supposée donner un sens à la mort, un fondement au Dasein, l'éthique même n'a pas de sens. C'est un pur Je dois, un pur Il faut qui ne s'adresse pas à soi-même, mais à l'autre. C'est une éthique sans sol, sans fondement, dont la légitimité ne vient pas de soi, mais de l'autre qu'on porte. La signification du mot "éthique" est bouleversée, transformée.

 

2. Deuxième fil : Théologie négative.

Très tôt, des lecteurs ont repéré une certaine parenté entre les thèses de Jacques Derrida et la théologie négative. Lui-même y fait allusion dès son premier texte sur Lévinas, Violence et métaphysique. Cette parenté est souvent soulignée pendant les années 1970, et prise pour thème dans deux interventions des années 1980 : D'un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie, une conférence prononcée en 1980 à la décade de Cerisy sur Les Fins de l'Homme, et Comment ne pas parler, Dénégations, une conférence prononcée à Jérusalem en juin 1986, qui traite pour la première fois directement, frontalement, de la théologie négative comme telle. A l'initiative de Harold Coward et Toby Foshay, un recueil de textes intitulé Derrida and Negative Theology, est publié aux Etats-Unis en 1992. Derrida choisit d'y inclure un troisième texte écrit en août 1991, intitulé Post-scriptum : Aporias, Ways and Voices. Ce rassemblement dans un seul volume montre que, dès cette époque, il tenait à s'expliquer sur son rapport à la théologie négative et même plus : il l'assumait comme tel. Le Post-scriptum sera réédité en français en 1993 sous le titre Sauf le nom. Ce texte peut être lu comme l'un des trois chapitres, avec Passions et Khôra, d'un Essai sur le nom.

Au départ de la théologie négative, il y un premier Il faut, un tout premier. On ne sait rien de Dieu, on ne peut rien en dire, et pourtant il faut le nommer. C'est un acte de foi. En le nommant, le théologien produit Dieu. Rien d'autre ne justifie cet acte que le désir de celui qui nomme. Dieu, qui n'est rien, qui est dehors, advient avec cette nomination. Il n'est que ce nom, mais il est aussi tout, puisque rien ne peut s'en extraire. En le nommant, on le parle, on lui parle, on le laisse parler en soi, mais on ne le connaît pas. On le fait advenir, tout en supposant qu'il était déjà là avant cette nomination. On donne sans retour ce nom que personne ne possède. C'est, me semble-t-il, cette logique apophatique qui revient avec la déclaration Die Welt ist fort, ich muss dich tragen. En disant Je dois te porter, je suscite une obligation qui était déjà là avant cette déclaration, qui est aussi une adresse, une bénédiction, une prière, une promesse. Au-delà du monde qui n'est plus (Die Welt ist fort), la déclaration nomme un lieu encore inconnu, un lieu où il est impossible d'aller, un lieu qui n'est rien mais qu'il faut sauver. Sans attendre aucune réponse, elle s'expose, elle s'abandonne.

L'opération derridienne, commencée dès ses premiers textes, c'est de séparer ce "Il faut" de toute détermination. Il y a le "Il faut" grec, platonicien ou aristotélicien, le "Il faut" juif, le "Il faut" chrétien, le "Il faut" des Lumières ou de Kant, le "Il faut" de la foi (Kierkegaard), etc., mais ce qui l'intéresse, lui, c'est le "Il faut" d'avant tous ceux là, le "Il faut" auquel il aura fallu acquiescer pour accéder à tous les autres. Il trouve dans la théologie négative un point d'appui pour le formaliser. Il faut aller en ce lieu sans aucune qualité, aucune détermination a priori, aucun contenu. Il faut de la manière la plus formelle, la plus radicale, la plus passionnelle (au sens fort du mot passion), sans tenir compte d'aucun lien social, d'aucune économie, d'aucune responsabilité, se rendre en ce lieu inaccessible.

Sauf le nom se termine par un renvoi à la démocratie à venir, cette khôra du politique d'avant toute détermination, cet espacement qui ne peut se dire qu'à travers ses apories. Ce qui intéresse Derrida dans cette tradition de pensée, c'est qu'elle puisse aujourd'hui conduire à une "politique", un "droit", une "morale" - tout en prenant la précaution de mettre ces mots entre guillemets, car en ce lieu (ce lieu impossible), il faudrait trouver d'autres mots. Ce que nous connaissons sous les noms de politiquedroit ou morale, ce sont des situations transactionnelles, déterminées ou conditionnées par un système socio-logocentrique. Or, avec le "Il faut" derridien, il s'agit d'autre chose, il s'agit d'un acte absolument inconditionnel : nommer, au-delà de l'être, des principes qui n'ont ni sens, ni référent. Un principe comme Ich muss dich tragen n'est pas démontrable. C'est une affirmation, un axiome auquel nous avons déjà acquiescé. D'un côté on ne l'invente pas, il est déjà dans la langue, il l'a toujours été, avant même son énonciation, mais d'un autre côté, ce principe inconditionnel n'est rien. C'est en nommant ce rien, en l'énonçant, qu'on transforme le rapport que nous pouvons avoir à un champ, une expérience, un geste.

Dans ce que Derrida dit du principe inconditionnel en général, on peut retrouver ce qui aura été dit de la théologie négative. Ne trouvant sa source qu'en lui-même, il ne dépend d'aucune condition - ni "objective", ni "subjective", ni politique ni juridique. Sa validité n'est en aucune façon suspendue à un contexte qui rendrait son effectuation possible. Elle ne se décide pas. Quand elle arrive, elle perturbe l'ordre des causalités. C'est un saut, un passage, une transcendance, une structure étrange où rien n'est programmé, attendu, qui se présente comme une interruption sans motif, un désordre inexplicable, un supplément qui semble venir de nulle part, une écriture singulière. Il commande de faire l'impossible, mais jamais on ne peut le mettre en œuvre comme tel. Il oblige chacun à reconnaître sa finitude, à faire l'aveu d'une impossibilité. Ainsi en va-t-il, me semble-t-il, de cette phrase : "Die Welt ist fort, ich muss dich tragen".

 

 

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