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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Répondre de l'incalculable, c'est l'éthique même                     Répondre de l'incalculable, c'est l'éthique même
Sources (*) : Derrida, l'éthique               Derrida, l'éthique
Pierre Delain - "Pour une œuvrance à venir", Ed : Guilgal, 2011-2017, Page créée le 4 janvier 2016 [La] matrice derridienne (ce qui peut s'en dire)

[Et il faut, en œuvrant, répondre de l'incalculable : "c'est l'éthique même"]

[La] matrice derridienne (ce qui peut s'en dire)
   
   
   
Il faut faire œuvre, faire muter l'œuvre Il faut faire œuvre, faire muter l'œuvre
Pour œuvrer, il faut du "Il faut"               Pour œuvrer, il faut du "Il faut"    
[La] matrice derridienne (ce qui s'en prescrit)                     [La] matrice derridienne (ce qui s'en prescrit)    

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Je vais m'intéresser à une formulation qu'on retrouve plusieurs fois dans le corpus de Jacques Derrida, soit comme telle, C'est l'éthique même, soit sous d'autres formes qui s'en rapprochent, C'est l'éthicité même, C'est l'indéniable même de l'éthique, C'est la bonté même, ou encore C'est la moralité même. On trouve ces formulations des années 1980 aux années 2000, dans des contextes différents.

 

1. Première occurrence : de Levinas à Derrida.

La première occurrence intervient dans un ouvrage collectif, Textes pour Emmanuel Levinas, publié en 1980 (J-M. Place Editeur). La contribution de Derrida, reprise en 1987 dans Psyché I, Inventions de l'autre, a pour titre En ce moment même dans cet ouvrage me voici. Elle renvoie à une double utilisation, par Levinas, dans des termes quasiment identiques, de l'expression C'est l'éthique même.

"L'œuvre du Même en tant que mouvement sans retour du Même vers l'Autre, je voudrais la fixer par un terme grec qui dans sa signification première indique l'exercice d'un office non seulement totalement gratuit, mais requérant, de la part de celui qui l'exerce, une mise de fonds à perte. Je voudrais le fixer par le terme de liturgie. Il faut éloigner pour le moment de ce terme toute signification religieuse, même si une certaine idée de Dieu devait se montrer comme une trace à la fin de notre analyse. D'autre part, action absolument patiente, la liturgie ne se range pas comme culte à côté des œuvres et de l'éthique. Elle est l'éthique même" (Emmanuel Levinas, "La trace de l'autre", dans En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, p268 ; les italiques sont de Levinas). [On trouvera ici l'autre citation de Levinas dans La signification et le sens (texte de 1964 publié dans Humanisme de l'autre homme, p44), avec un commentaire complémentaire].

Dans ce texte, c'est la liturgie qui est l'éthique même. En nommant liturgie l'acte d'œuvrer, Levinas ne renvoie pas à un service divin, à un culte, mais à un autre genre d'expérience "tout autre que l'être" (epekeina tes ousias), "absolument autre". Une telle expérience "ne nous est-elle pas fournie par ce qu'on appelle tout platement la bonté et par l'œuvre?" demande-t-il (p266). Et pour se dégager de la platitude du mot usuel, il passe du œ minuscule au Œ majuscule. Citation de Levinas : il faut "penser radicalement" l'Œuvre comme "un mouvement du Même vers l'Autre qui ne retourne jamais au Même" (p266-7). Pour "penser l'Œuvre jusqu'au bout", il faut une "générosité radicale du Même qui dans l'Œuvre va vers l'Autre. Elle exige par conséquent une ingratitude de l'Autre" (p267). L'Œuvre ainsi définie suppose une relation à l'Autre absolument gratuite, au-delà même d'une pure dépense. Une œuvre qui compenserait une dette à l'égard de l'autre, qui se résorberait "en calculs des déficits et des compensations, en opérations comptables" (p267), perdrait sa bonté absolue. Cette liturgie n'est ni un acte charitable, ni un acte de foi. Elle exige un temps de retrait absolu, une rupture avec tout ce qui pourrait la réduire à une économie.

C'est cette dimension de gratuité qui attire Derrida dès la première publication du texte de Levinas, en 1963. Dans la première page de Violence et métaphysique, texte écrit la même année (1963), publié en 1967 dans L'écriture et la différence, il fait remarquer que "cet essai était (déjà) écrit lorsque parurent deux importants textes d'Emmanuel Levinas", et il cite justement La trace de l'autre et La signification et le sens, auxquels il n'avait pu, précise-t-il en 1967, faire que de brèves allusions dans son texte de 1963.

Il aura fallu à Derrida plus d'une dizaine d'années pour évoquer à nouveau cette question de l'Œuvre avec un grand Œ et son corrélat, la gratuité. Dans le texte qu'il publie en 1980 en hommage à Levinas, En ce moment même dans cet ouvrage me voici, voici ce qu'il écrit :

"L'Œuvre [avec un grand Œ], telle qu'elle est à l'œuvre, œuvrée, dans l'œuvre d'E.L. et telle qu'il faut la lire si l'on doit lire "son" œuvre, ne revient pas - à l'origine - au Même. Cela n'entraîne pas qu'elle signifie dépense et pure perte dans un jeu. Un tel jeu serait encore déterminé, en dépense, par l'économie. La gratuité de cette œuvre, ce qu'il appelle encore liturgie, "mise de fonds à perte" ou "œuvre sans rémunération" ressemble au jeu mais n'est pas le jeu, "elle est l'éthique même", au-delà même de la pensée et du pensable. Car la liturgie de l'œuvre ne doit même pas se subordonner à la pensée. Une œuvre qui "se subordonnerait à la pensée" encore entendue comme calcul économique, ne ferait pas Œuvre" (dans Psyché I, p192).

Ce texte de 1980 paraphrase le passage de Levinas que je viens de citer. Quand Derrida écrit "elle est l'éthique même", c'est entre guillemets, pour bien marquer qu'il s'agit d'une citation. Mais on ne peut comprendre la signification de cette paraphrase et la raison pour laquelle Derrida reprend cette formule à son compte qu'en lisant les pages 189 à 194 de Psyché I, où ce texte est reproduit, pages que je vais à mon tour paraphraser car il est impossible de les citer intégralement. Jacques Derrida produit, sur ces cinq pages, une analyse en abyme du concept d'Œuvre d'Emmanuel Levinas. Je dis "en abyme", car il mêle l'analyse détaillée de ce que dit Levinas dans La trace de l'autre, et de ce qui se fait dans l'opération performative de son corpus, c'est-à-dire de son œuvre. Tout tourne autour d'un néologisme, sériature, qu'on peut traduire comme une série de ratures. Il aura fallu que celui qu'il nomme E.L. (les initiales d'Emmanuel Levinas), ou "il" abandonne toute autorité, qu'il ne soit ni sujet, ni auteur, ni signataire, ni propriétaire de l'ouvrage, pour que ce "il", plus passif que la passivité, laisse œuvrer l'œuvre. C'est ainsi, en laissant œuvrer l'œuvre, que Levinas nous aura obligés. La sériature, c'est que cette série de retraits nous entraîne vers une trace passée, qui n'a jamais été présente, mais qui nous oblige. C'est en tant qu'elle se retire que la trace fait œuvre, et alors, bien que personne ne contraigne personne, l'œuvre ne peut plus revenir au Même. Si la liturgie de l'œuvre est l'éthique même, c'est à cause de cette surenchère dans la rature - cette affirmation gratuite qui porte en elle le mouvement que Derrida nomme sériature et qui conduit à rien de moins qu'au nom de Dieu, El. [On observera que, dans le texte de 1963, Lévinas précise que "une certaine idée de Dieu devrait se montrer comme une trace à la fin de notre analyse". Il s'agit du Dieu que, plus tard, Derrida définira comme celui de la sériature. Emmanuel Levinas, La trace de l'autre, dans En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, pp268], c'est-à-dire à l'inconditionnalité comme telle. [J'en ai déduit le principe de l'œuvre : "Ce qui a lieu dans une oeuvre s'affirme inconditionnellement en-dehors de tout calcul, de toute finalité et de toute transaction"].

 

2. Les années 1990.

a) Dans Donner la mort, conférence prononcée en 1990 et publiée pour la première fois dans L'éthique du don, Jacques Derrida et la pensée du don, colloque de Royaumont (éditions Métaillé, 1992), voici ce qu'il écrit :

Citation n°1 : "Ce qui est donné - et ce sera aussi une certaine mort - ce n'est pas quelque chose, mais la bonté même, la bonté donatrice, le donner ou la donation du don. Bonté qui non seulement doit s'oublier elle-même mais dont la source reste inaccessible au donataire. Celui-ci reçoit dans la dissymétrie un don qui sera aussi une mort, une mort donnée, le don de mourir d'une certaine façon et non d'une autre. C'est surtout une bonté dont l'inaccessibilité commande au donataire ; elle se l'assujettit, elle se donne à lui comme la bonté même mais aussi comme la loi. Pour comprendre en quoi ce don de la loi est non seulement l'émergence d'une nouvelle figure de la responsabilité, mais aussi celle d'une autre mort, il faut prendre en compte l'unicité, la singularité irremplaçable du moi : ce par quoi, et c'est l'approche de la mort, l'existence se soustrait à toute substitution possible" (Donner la mort, dans la pagination de l'édition en livre de 1999, p63).

Citation°2 : "Qu'on fasse ou non foi au récit biblique, qu'on l'accrédite, qu'on en doute ou qu'on le transpose, il y a une moralité, pourrions-nous dire encore, de ce récit, même si on le tient pour une fable (mais le tenir pour une fable, c'est encore le perdre dans la généralité philosophique ou poétique ; c'est en dissoudre l'événementialité historique). Cette moralité de la fable voudrait dire la moralité même, là où elle met en jeu le don de la mort donnée (Donner la mort, pp95-96).

Dans ce texte qui porte une interrogation sur la responsabilité, la bonté même est "la bonté donatrice, le donner ou la donation du don". Ce qui est donné est la loi par laquelle le sujet (unique, irremplaçable) s'efface, se donne la mort devant l'autre. Le don de la loi, le don de la bonté et le don de la mort sont une seule et même expérience, celle par laquelle le mortel devient responsable. Mais cette loi n'est pas la loi humaine en général. Pour qu'une décision soit la moralité même, il faut sacrifier l'ordre courant de l'éthique, se conduire de façon irresponsable. Il faut que le décisionnaire, par son acte et son œuvre, au nom d'une obligation absolue, se fasse le porteur inconditionnel de l'autre. Alors seulement ces deux notions antinomiques, la loi et l'unicité, peuvent se rejoindre. L'éthique même, ici nommée bonté (comme chez Levinas) ou moralité, est donc tout autre chose que l'éthique courante.

 

b) En 1991, dans Passions, texte publié pour la première fois en 1991, Jacques Derrida utilise deux formules qui toutes deux renvoient à l'éthique même :

- l'"indéniable même de l'éthique" : "La responsabilité serait problématique dans la mesure supplémentaire où elle pourrait être parfois, peut-être même toujours, celle que l'on prend non pour soi, en son propre nom et devant l'autre (définition métaphysique la plus classique de la responsabilité) mais celle qu'on doit prendre pour un autre, à la place, au nom de l'autre ou de soi comme autre, devant un autre autre, et un autre de l'autre, à savoir l'indéniable même de l'éthique" (p28).

- l'éthicité ou la moralité de l'éthique : "Nous sentons bien ce paradoxe : un geste resterait a-moral (il resterait en deça de l'affirmation donatrice illimitée, incalculable ou incalculante, sans réappropriation possible, à laquelle on doit mesurer l'éthicité ou la moralité de l'éthique), s'il était accompli par devoir au sens de “devoir de restitution“, par un devoir qui se réduirait à l'acquittement d'une dette, par un devoir comme devoir-rendre ce qui a été prêté ou emprunté" (p95).

Il faut lire ces citations à partir de la question du devoir telle qu'elle est posée dans Passions. Invité à répondre à la lecture de ses textes par une dizaine d'auteurs, Derrida choisit une démarche oblique. Ce n'est pas au nom de soi, pour honorer une dette, qu'il répondra à l'autre, c'est en faisant don de son nom, sans rien demander en échange. Le don du nom, ici, c'est le don d'une œuvre, un don gratuit qui exige une ingratitude radicale du lecteur. Dans un livre qui lui est, comme on dit, consacré, Jacques Derrida se retire en tant que personne et ne laisse que son nom. En choisissant la passivité, en préservant un espace de non-réponse, en témoignant du secret, il laisse à l'autre la responsabilité absolue de ce qu'il écrit. L'éthique même, c'est cette passivité, cette passion. Son secret n'a pas de contenu pour l'autre, il est inaccessible à la critique et aussi à l'autocritique. On ne peut rien en dire de frontal. En privilégiant des formulations redoublées, indéniable même de l'éthique, éthicité ou moralité de l'éthique, il souligne la double dimension de l'œuvre : exhiber son nom, c'est aussi cacher l'autre nom - prénom, surnom, archi-nom ou paléo-nom - qui reste secret.

 

c) Dans Spectres de Marx (1993), l''expression C'est l'éthique même est introduite dès les premières pages, avec la phrase : Je voudrais apprendre à vivre, enfin.

"Mais apprendre à vivre, l'apprendre de soi-même, tout seul, s'apprendre soi-même à vivre ("je voudrais apprendre à vivre enfin") n'est-ce pas, pour un vivant, l'impossible ? N'est-ce pas ce que la logique elle-même interdit ? Vivre, par définition, cela ne s'apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l'autre et par la mort. En tout cas de l'autre au bord de la vie. Au bord interne ou au bord externe, c'est une hétérodidactique entre vie et mort. Rien n'est plus nécessaire pourtant que cette sagesse. C'est l'éthique même : apprendre à vivre - seul, de soi-même. La vie ne sait pas vivre autrement" (Spectres de Marx, p14).

Après avoir expliqué que cette question, apprendre à vivre, ne se posait pas pour un vivant car le vivant vit sans apprendre, à même la vie, Derrida ajoute que si apprentissage il y a, il ne porte pas sur la vie mais sur la sur-vie, à savoir, dit-il, "une trace dont la vie et la mort ne seraient elles-mêmes que des traces et des traces de traces, une survie dont la possibilité vient d'avance disjoindre ou désajuster l'identité à soi du présent vivant comme de toute effectivité" (pp17-18). Ce qui est en cause dans le désajustement de l'identité à soi qui vient en plus de la vie, c'est la suspension du moi, la sériature définie comme trace de trace. Un peu plus loin dans le texte (pp48-49), à propos de l'exigence de justice réitérée en nous par le spectre de Marx, Derrida cite la formule de Levinas : "La relation avec autrui - c'est-à-dire la justice". Reprenant dans sa dernière interview, le 19 août 2004, la même phrase, Apprendre à vivre enfin, il associe l'idée d'un refus de tout calcul, finalité ou transaction à celle de la survie, de la trace et du spectre. La leçon de Marx, c'est que les spectres exigent la justice. Ils sont porteurs d'une exigence indémontrable, indéconstructible. Œuvrer, c'est choisir d'hériter de ces spectres, de ces signatures plus grandes que la vie. L'éthique même, dans Spectres de Marx, ce n'est pas de survivre soi-même, c'est de faire survivre l'œuvre d'un revenant, sa trace. On ne peut pas prévoir ce qui aura lieu dans une œuvre, mais on peut affirmer, inconditionnellement, la nécessité de cet "avoir-lieu". Evoquant Foucault, Deleuze ou Lacan, il précise que la grande qualité de la génération de penseurs à laquelle il se rattache, c'est qu'elle n'a jamais renoncé à "un ethos d'écriture et de pensée intransigeant, voire incorruptible, sans concession même à l'égard de la philosophie, et qui ne se laisse pas effrayer par ce que l'opinion publique, les médias, ou le fantasme d'un lectorat intimidant, pourraient nous obliger à simplifier, ou à refouler" (p28). Céder à ces tentations serait, dit-il, une obscénité, un asservissement, une bêtise (p31). Ne pas y céder, produire inconditionnelement une œuvre, c'est l'éthique même.

 

d) dans l'hommage prononcé en décembre 1996, publié dès 1997 sous le titre Adieu à Emmanuel Levinas (p94) :

"L'intentionnalité est hospitalité, dit donc littéralement Levinas. La force de cette copule porte l'hospitalité très loin. Il n'y a pas une expérience intentionnelle qui, ici ou là, ferait - ou non - l'expérience circonscrite de quelque chose qu'on viendrait appeler, de façon déterminante et déterminable, hospitalité. Non, l'intentionnalité s'ouvre, dès le seuil d'elle-même, dans sa structure la plus générale, comme hospitalité, accueil du visage, éthique de l'hospitalité, donc éthique en général. Car l'hospitalité n'est pas davantage une région de l'éthique, voire, nous y viendrons, le nom d'un problème de droit ou de politique : elle est l'éthicité même, le tout et le principe de l'éthique" (Derrida, Adieu à Emmanuel Levinas, p94).

Le texte dont ce passage a été prélevé commence par cette phrase: ”L'a-t-on déjà remarqué? Bien que le mot n'y soit ni fréquent ni souligné, Totalité et Infini nous lègue un immense traité de l'hospitalité” (Jacques Derrida, Adieu à Emmanuel Levinas, p49). [A quoi l'on pourrait ajouter que ce texte de Derrida est aussi un traité sur l'hospitalité, une sorte de redoublement en abîme de l'ouvrage de Lévinas.] Un traité de l'hospitalité, c'est un traité d'éthique. Comment penser ensemble éthique et politique? Derrida choisit de s'appuyer sur l'ambivalence du nom Sinaï, qui renvoie d'une part à la bible - le chapitre 33 de l'Exode (Moïse et le don de la loi) -, et d'autre part à la géopolitique - une zone géographique rendue à l'Egypte à la suite du voyage de Sadate à Jérusalem en 1977. Ce nom appartient à plusieurs temps disjoints, à plusieurs instances (p116) entre lesquelles il y a ContraDiction (p203), conjonction et hiatus. On pourrait considérer le mot Visage de la même façon: pas comme un nom commun mais comme un nom propre (Cf la conclusion, p205), un nom introduit par Levinas dans la langue française et qui a pour particularité, comme la liturgie et, justement, l'Œuvre, d'envelopper deux éléments hétérogènes : le visible et l'invisible, l'intentionnalité et l'hospitalité. Ce serait cela l'éthicité même, le tout et le principe de l'éthique: accueillir à la fois, dans le même mouvement, l'urgence immédiate du politique (le conflit israëlo-arabe) et les enjeux les plus secrets (le don de la loi).

 

3. Les années 2000.

On trouve, dans les années 2000, au moins trois renvois à l'éthique même.

a) dans le premier texte de Voyous, La raison du plus fort, prononcé le 15 juillet 2002 à Cerisy-la-Salle, où Derrida définit l'éthique pure comme un au-delà du politique, où l'autre est respecté non pas comme un semblable, mais comme un absolu dissemblable, non reconnaissable et même méconnaissable.

b) dans une conférence prononcée en février 2003 et publiée en livre sous le titre Béliers, Le dialogue interrompu : entre deux infinis, le poème, en 2003, Derrida analyse le poème de Paul Celan, Grosse, Glühende Wölbung (Grande Voûte incandescente, selon la traduction de Jean-Pierre Lefebvre). Il s'attarde particulièrement sur le dernier vers "Die Welt ist fort, ich muss dich tragen" ("Le monde est parti, il faut que je te porte"). Vers la fin du livre, voici ce qu'il écrit :

"Selon Freud, le deuil consiste à porter l'autre en soi. Il n'y a plus de monde, c'est la fin du monde pour l'autre à sa mort, et j'accueille en moi cette fin du monde, je dois porter l'autre et son monde, le monde en moi : introjection, intériorisation du souvenir (Erinnerung), idéalisation. La mélancolie accueillerait l'échec et la pathologie de ce deuil. Mais si je dois (c'est l'éthique même) porter l'autre en moi pour lui être fidèle, pour en respecter l'altérité singulière, une certaine mélancolie doit protester encore contre le deuil normal. Elle ne doit jamais se résigner à l'introjection idéalisante. Elle doit s'emporter contre ce que Freud en dit avec une tranquille assurance, comme pour confirmer la norme de la normalité. La "norme" n'est autre que la bonne conscience d'une amnésie. Elle nous permet d'oublier que garder l'autre au-dedans de soi, comme soi, c'est déjà l'oublier." (Béliers, pp73-74).

La question du deuil est, dans Béliers, rattachée à celle du poème, c'est-à-dire de l'œuvre. Alors que dans le deuil dit "freudien", normal ou réussi, on tend à intérioriser le souvenir de l'autre soit par incorporation (on assimile certains traits du disparu pour qu'il devienne une partie de soi), soit par introjection (on transforme l'objet en soi), il suggère une modalité du deuil dans laquelle on respecte l'altérité singulière de l'autre. Porter en soi le monde de l'autre sans l'intérioriser ni l'idéaliser, ce serait cela, l'éthique même. La loi du poème daté, signé, est double. D'un côté, il témoigne d'un monde qui reste séparé, étranger, il est la trace d'une altérité disparue qu'il faut accueillir inconditionnellement selon les règles de la pure hospitalité, la visitation. D'un autre côté, ce témoignage implique une certaine mélancolie. Il faut renoncer à son être, son nom, accepter la rature, le retrait. Ce qui pour Freud est un danger, une pathologie, est pour Derrida constitutif de l'éthique.

c) dans le tout dernier entretien déjà cité de Jacques Derrida, avec Jean Birnbaum, daté du 19 août 2004, publié dans Le Monde sous le titre Je suis en guerre contre moi-même [publié dans un livre posthume sous le titre Apprendre à vivre enfin (2005)].

 

4. Et pour finir (sans conclure).

En proposant comme titre Et il faut, en œuvrant, répondre de l'incalculable : "c'est l'éthique même", j'ai privilégié la dimension œuvrante de l'éthique, sous-jacente à chacune de ces citations. On peut œuvrer dans un but déterminé. Cette dimension économique, conditionnelle, c'est la réponse à la parole entendue dans une logique d'échange, de dette ou de recherche d'un équilibre conforme à la morale, que celle-ci soit classique, naturelle, universelle ou communautaire. Mais l'œuvre derridienne renvoie aussi à la seconde dimension du "Il faut œuvrer", celle qui serait gratuite, anéconomique, inconditionnelle. Cette deuxième dimension, qui est parfois oubliée, effacée, mais qui peut aussi envahir la quasi-totalité de ce qu'on appelle l'existence jusqu'à écraser ou détruire les autres dimensions de la vie, je la nomme œuvrance. Œuvrance est un néologisme qui s'inscrit dans une série de mots de la langue comme engeance, prestance ou élégance, et aussi dans une autre série de mots inventés par des philosophes, comme par exemple différance, aimance, mouvance, sentance, essance (avec un a), etc. Rien ne dit ni ne certifie qu'une œuvrance s'engage, et le fait de la nommer, de la signaler comme telle, ne suffit pas pour la définir. L'œuvrance est aussi indéfinissable que la différance, voire la déconstruction.. L'œuvrance est performative, c'est un mouvement indéterminé, celui de l'éthique même. En proposant ce mot, je ne prétends pas rendre compte de son incertitude. Un mouvement ne se traduit pas nécessairement dans une œuvre constituée, instituée et indivisible. Il peut fragmenter, défaire ce qui se présente comme "une" œuvre, il peut désœuvrer, fragiliser encore plus les limites de l'œuvre. Œuvrer, dit Derrida, c'est devoir faire l'impossible pour une responsabilité sans fin. C'est une affirmation illimitée, incalculable. Ce n'est pas un choix, une décision, c'est une élection.

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Propositions

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Pour être fidèle à l'autre disparu, je dois porter en moi son monde sans l'intérioriser ni l'idéaliser, en respectant son altérité singulière : c'est l'éthique même

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"Apprendre à vivre, enfin", n'est-ce pas, pour un vivant, l'impossible? C'est pourtant l'éthique même

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L'éthicité de l'éthique se mesure à l'affirmation donatrice illimitée, incalculable, d'un devoir qui ne doit rien devoir ni rendre, n'acquitter aucune dette

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L'"indéniable même de l'éthique" - dont on ne répond pas au nom de soi, mais de l'autre -, il ne faut surtout pas l'aborder de façon directe, frontale, thétique

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Avec le christianisme émerge une nouvelle responsabilité : la bonté même, un don venu de l'autre comme la loi, qui commande au donataire sa propre mort

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Il y a dans le sacrifice d'Isaac un appel à un devoir absolu, infini, inouï : la moralité même, inconditionnelle, là où elle met en jeu le don de la mort donnée

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Le politique commence par choisir et préférer le semblable, tandis que l'éthique pure commence par respecter l'autre comme absolu dissemblable

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"L'Oeuvre pensée radicalement est un mouvement du Même vers l'Autre qui ne retourne jamais au Même"; c'est une liturgie non religieuse, "l'éthique même"

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L'oeuvre d'Emmanuel Lévinas, par sa gratuité, au-delà même de la pensée et du pensable, c'est l'éthique même

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L'hospitalité infinie, inconditionnelle, c'est l'éthicité même, le tout et le principe de l'éthique

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"L'éthique même" de Derrida renvoie à une politique du deuil qui ne peut se dire que dans un idiome singulier, l'idiome du deuil

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On ne peut penser la "pensée même" que par les additions et suppléments dangereux à l'oeuvre dans le "et" : plus d'un, de deux, de trois; plus d'une voix, plus d'une langue, etc...

 


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