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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, Artaud                     Derrida, Artaud
Sources (*) : [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)               [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2017, Page créée le 26 septembre 2005 Antonin Artaud

[Derrida, Artaud]

Antonin Artaud Autres renvois :
   

Antonin Artaud

   

Derrida, le subjectile

   
                 
                       

Il est significatif que les quatre textes écrits par Derrida sur Artaud portent tous les quatre sur la question de l'œuvre : La parole soufflée (hiver 1965), Le théâtre de la cruauté et la clôture de la représentation (avril 1966), - publiés tous deux en 1967 dans L'Ecriture et la différence -, Forcener le subjectile (1986) - texte publié dans un livre cosigné avec Paule Thévenin suivi d'un entretien, Artaud et ses doubles (février 1987) - Artaud le Moma - Interjections d'appel (2002). Quatre étapes, aussi, dans la pensée derridienne, du surgissement de la différance à la mise en question des archives culturelles. Malgré toutes les différences, Derrida s'exclame : "Il ne faut pas lâcher Artaud", "il faut" garder sa voix. C'est cette voix qui exige, qui oblige, qui commande une résistance à une certaine économie à laquelle elle ne peut pas faire autrement que de participer. Antonin Artaud, passionné de théâtre vivant, semble finir muséifié. Ses écrits et ses dessins résonnent avec le corpus derridien, lui aussi enclos dans de virtuelles "œuvres complètes". Mais malgré cela, en dépît de cette patrimonialisation, l'un et l'autre restent des subjectiles, les réceptacles d'une différance illocalisable. Il aura bien fallu que ces deux événements, uniques, finissent par s'inscrire dans la culture, dans l'université.

 

1. Un Derrida hanté par la voix d'Artaud.

Si Artaud occupe une place si spéciale pour Jacques Derrida, c'est en tant qu'il est à la fois pour lui un cas unique et une figure fascinante et excessive de son envers, de son autre face. Ce n'est pas un hasard si, dès 1965, le premier texte où la différance est analysée (La parole soufflée) porte sur un auteur qui se révoltait contre elle et aurait voulu, s'il l'avait pu, la détruire. Artaud lui aura, peut-être, inspiré ce concept de la différance dans lequel il aura, lui aussi, puisé ses forces. Entre eux, les polarités ne cessent de se tisser. Artaud a voulu interdire que sa parole soit soufflée loin de son corps; Derrida fait reposer sa théorie de l'écriture sur le cadavre de l'auteur. La voix-souffle d'Artaud, cette autre voix d'avant le logos, d'avant l'être, d'avant la naissance, en dit plus que lui-même. Elle ébranle le langage et détruit la représentation; Derrida théorise la voix comme source de la présence du présent. Au nom de la souveraineté de la parole et du corps, Artaud cherche le salut dans la destruction de l'œuvre; pour Derrida, il ne reste de la parole que le texte ou l'œuvre. Dans le théâtre d'Artaud, la voix-chair commande aux signes; en se livrant aux voix spectrales, Derrida déconstruit les signes.

Malgré cela et à cause de cela, Derrida proclame : Il faut garder la voix d'Artaud. Artaud est le complice et l'ennemi privilégié de Derrida, celui qu'il porte en lui, celui auquel il résiste. Ne pouvant lire son texte qu'avec sa voix dans l'oreille, il sait qu'il ne pourra pas la faire taire. Il s'en imagine le garde du corps.

Comment expliquer ce paradoxe?

 

2. Une nostalgie de l'unique.

L'un et l'autre sont des événements, des coups singuliers, des noms jetés à la face du public, Antonin Artaud, Jacques Derrida. Leurs oeuvres sont uniques et irremplaçables. Ils se frayent un chemin en dénonçant à l'avance la machinerie sociale, médicale, psychiatrique ou judiciaire, la reproduction technique, génétique ou généalogique de l'institution où sont gardées leurs œuvres. Il faut pour cela qu'ils portent un coup au lecteur, qu'ils s'attaquent au destinataire.

Artaud proclame son dégoût de toute économie répétitive. Il se déchaîne contre les pères-mères du monde présent : l'Amérique, la conscience, la démocratie et les institutions, qui lui ont volé son premier cri. Son œuvre, dont le lieu de surgissement est d'avant la naissance, est en incubation perpétuelle. Elle surgit comme supplément, dépossession. C'est la répétition en général qui est le mal; seuls le geste ou la parole qui n'ont lieu qu'une fois sont dignes de son projet. Mais cette posture est ambiguë. Chacun de ses mots a une double valeur : il perfore pour réparer, il blesse pour cicatriser, il torture le support pour le montrer, il détruit pour faire œuvre. Dans son propre nom (ARTAUD), il voudrait garder l'ART immaculé. Paradoxalement, ses mises en scène, qui nient la représentation, sont strictement codifiées. Dans sa mise en œuvre du geste, de l'intonation, de la voix ou du cri, il rejette toute improvisation.

 

3. Une scène commune : le subjectile.

Artaud jette des sorts, il conjure des puissances malignes, il multiplie les mots d'une autre langue, antérieure au langage articulé, les phrases intraduisibles en propositions. Il associe dans la même exécration le père et la mère, l'utérus et le phallus. Cette scène fantasmatique et pulsionnelle qui se fait génitrice, matrice, khôra, c'est la scène du subjectile. Elle est double, comme celle de l'hymen. Elle se consume, se déchire et s'accomplit, tout en gardant la trace du trajet (sans quoi elle ne pourrait faire œuvre). Trois fois, à propos de ses dessins, Artaud donne ce nom subjectile au support de son écriture, de ses dessins et aussi de sa profération. Jamais il n'écrit "sur" ses dessins mais seulement "à même", dans l'extrême tension d'un rythme, d'une vibration, d'un timbre et d'un souffle qui ne se confond pas avec la voix, car il fait la guerre aux mots et au langage. Mais il se dissocie du démiurge. Il faut qu'en ce lieu, sa parole de forcené reste radicalement irresponsable.

 

4. Une clôture qui n'en finit pas.

Artaud le Mômo aurait voulu n'être pas né pour éviter ce qui aurait été une expropriation : l'assujettissement à la famille, à la société et au droit. Il devait conjurer ce qui lui semblait trahir son être. Il lui fallait pour cela expulser, mettre hors-sens le langage, revenir à une scène antérieure à la séparation des sexes. Dans son œuvre se croisent plusieurs généalogies : l'enfant innocent, le fou désarmé, le blasphémateur, l'artiste. Il faut à la fois montrer sa maladresse, faire survivre les figures du mal et exhiber l'œuvre-pictogramme qui traverse les limites, faire exploser les partages entre arts, genres, supports et substances. En annonçant la venue d'un art sans œuvre qui soit création pure de la vie, d'un langage sans trace qui ne soit asservi à aucune voix plus ancienne, en focalisant sa recherche sur l'unité antérieure à la dissociation, en dénonçant le Dieu faussaire, le Dieu aliénant qui insinue la différence entre moi et moi, Artaud prend en charge les enjeux de l'époque. Il se situe aussi comme penseur.

Sa parole, selon Derrida, est le lieu d'un double bind. Il faut, d'un côté, accomplir la métaphysique occidentale (par la voix, l'immédiateté, la présence à soi, le désir d'identité); mais d'un autre côté, par sa folie, il vise la destruction de l'onto-théologie (la transcendance de l'être), il oblige à sa transgression. Ce mouvement contradictoire marque une double clôture : celle de la représentation, revendiquée et déclarée, et celle de la métaphysique, inachevée, qui n'en finit jamais.

Peut-on, aujourd'hui, rester fidèle à Artaud? Nombreux sont les auteurs, metteurs en scène ou artistes qui s'en réclament. Sans doute n'ignorent-ils pas que sa promesse est irréalisable : il n'y a ni théâtre, ni même performance, sans verbe, distance, spectacle ou représentation (tout ce qu'Artaud rejettait). Mais l'on peut quand même déclarer sa fidélité. Nommons oeuvres affirmatives ces tentatives obstinées de mettre en acte une œuvre sans économie, sans réserve, sans retour, sans histoire. La nécessité énigmatique mais incontournable de la position d'Artaud réside dans cette affirmation.

 

 

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Propositions

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L'art d'Artaud s'est voulu sans oeuvre et son langage sans trace, c'est-à-dire sans différence

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Artaud se révolte contre la différance, ce système de relais organiques qui dérive les forces vers le signe et la parole articulée

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Artaud dit la vérité contre laquelle il proteste avec violence : tout moi, en son nom propre, est appelé à l'expropriation familiale du nouveau-né

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Un quelque chose de furtif (Dieu) m'a volé le premier cri : mots, voix, souffle, chair, corps, geste, vie - et je ne peux rien contre ce vol

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Pour Artaud, le lieu du surgissement de l'oeuvre est d'avant le langage, avant même la naissance

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Avant le sujet, avant l'objet, avant l'être lui-même, il y a une projection, une jetée

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Artaud veut en revenir à une scène plus originaire encore que celle de l'expropriation : la scène utéro-phallique du subjectile

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Le signifiant qui, tout seul, dit avant moi plus que ce que je crois vouloir dire : c'est le souffle

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Artaud nous enseigne l'unique, l'unité antérieure à la dissociation dans laquelle s'enracinent les différences

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[L'art d'Artaud, au-delà de l'art, repose sur la puissance d'ébranlement d'une force [la voix-souffle] qui déchire le langage et détruit la représentation]

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Chez Artaud, le souffle ne se confond pas avec la voix : il perfore le subjectile, il fait la guerre aux mots et au langage

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Au nom de la souveraineté de la parole et du corps, Artaud cherche un salut par la destruction de l'oeuvre - mais c'est un salut onto-scato-théologique

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Dans le théâtre d'Artaud, une loi est remplacée par une autre : la voix qui commande aux signes est destituée pour celle qui commande au souffle

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[Derrida, le subjectile]

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Artaud utilise trois fois le mot "subjectile" pour parler de ses dessins

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Artaud n'écrit jamais "sur" ses dessins mais seulement "à même", dans l'extrême tension d'un rythme, d'une vibration, d'un timbre de voix qui donne au subjectile sa portée

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Ce qui fait oeuvre, c'est l'arrêt du trajet, l'apaisement du subjectile, l'interruption d'un jet qui garde la trace d'une brûlure mais donne consistance à ce qu'il attaque

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"Pictogramme" : cet oeuvre dans lequel la peinture, le dessin ou l'écriture ne tolèrent la paroi d'aucun partage - entre arts, genres, supports ou substances

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On ne peut pas traduire une phrase d'Antonin Artaud en proposition

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La voix d'Artaud nous enjoint d'exiger le "coup" singulier, l'événement, contre la reproduction technique, génétique ou généalogique

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Pour Artaud, le point à trouver est celui qui précède tout texte : un point introuvable d'une vie sans trace

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Artaud doit expulser, forcener, mettre hors sens le subjectile, support parergonal de l'oeuvre, pour que l'oeuvre ait lieu

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Artaud a voulu effacer la répétition en général, qui était pour lui le mal; seuls le geste ou la parole qui n'ont lieu qu'une fois et qui sont oubliés sans réserve sont dignes de son projet

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Si le théâtre, aujourd'hui, déclare sa fidélité à Antonin Artaud, c'est pour ranimer la nécessité de l'affirmation

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Rejetant avec dégoût toute économie répétitive, Artaud promet l'oeuvre affirmative, unique

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Le forcené n'est pas celui qui force, mais celui qui, comme Artaud ou Van Gogh, perd la raison en étant sensé comme nul autre

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Dépossédée d'elle-même, la parole d'Artaud est radicalement irresponsable

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Par ses oeuvres, Artaud entend conjurer tout ce qui les trahit : le subjectile, le système des Beaux-Arts, le supplément étranger

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Artaud a voulu interdire que sa parole soit soufflée loin de son corps, c'est-à-dire dérobée, inspirée depuis la différance d'une autre voix

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L'explosion d'Artaud se déchaîne depuis près d'un siècle contre le père-mère du monde présent : musée, Amérique, conscience, démocratie et autres institutions

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Chaque dessin d'Artaud porte un coup, s'attaque à son destinataire en installant violemment la chose même dans son oeil

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Chaque geste, chaque mot d'Artaud a une double valeur : perforer-blesser-détruire / réparer-cicatriser-faire oeuvre

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Dans les dessins d'Artaud le Mômo se croisent deux généalogies : le retour de l'enfant innocent, du fou désarmé / le réquisitoire et les blasphèmes du dieu Momos, le railleur

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Au théâtre classique, qui ordonne la représentation dans la différance d'une structure de langage, Artaud oppose un autre langage tout aussi rigoureux et déterminé

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[Oeuvrance d'Antonin Artaud : Il y a "oeuvre" quand on peut faire survivre le mal fait]

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Les sorts et dessins d'Artaud sont destinés à rester et demeurer dans un musée car ils sont marqués d'une immédiateté, d'une singularité et d'une unicité éternelles

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La tradition occidentale - art, théâtre, politique, théologie, philosophie - fait prévaloir la structure de la représentation, dominée par la parole d'un auteur-créateur absent

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Le Musée est chose de la mère, il tient lieu de mère, lieu intact et intangible de l'Immaculée Conception

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Artaud est un penseur, non un philosophe; sa pensée situe l'un des enjeux les plus décisifs de notre époque

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La parole d'Artaud, qui accomplit la métaphysique occidentale, oblige à une question, une transgression qui n'a pas encore commencé

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En désirant un théatre impossible, Artaud s'est tenu au plus proche de la clôture de la représentation

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Il faut garder la voix d'Artaud

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Chez Artaud comme chez Marx, l'oeuvre est la métonymie de Dieu ou du Démiurge : ce faussaire qui insinue la différence aliénante entre moi et moi

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Il faut lire le texte d'Artaud avec sa voix dans l'oreille

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La voix d'Artaud, quand on l'a entendue, on ne peut plus la faire taire

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