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Le retour de D. Q. Le récit de l'Orloeuvre  

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L'Orloeuvre                     L'Orloeuvre
Source (livre) :              
Ouzza Kelin - "L'Orloeuvre, dont nul ne répond", Ed : Galgal, 2007, Page créée le 31 décembre 1996

Les Galgaliens n'ont rien de commun, sauf leur participation au Cercle

   
   
   
                 
                       

L’assistance aux dialogues, controverses, disputations, échanges et conversations qui se tenaient dans la boutique était infiniment diversifiée. Certains ne venaient qu’une fois dans leur vie (au hasard ou pour telle occasion particulière), d’autres irrégulièrement, et d’autres encore tous les jours. On ne pouvait jamais savoir ce qui allait se passer; mais on était certain qu’aucune journée ne ressemblerait à la précédente ni à la suivante. Chaque événement du Cercle, chaque débat, chaque enjeu, chaque instant, ainsi que chaque individu, chaque visiteur, chaque passant, possédait sa propre réalité, sa propre dimension, voire sa propre substance.

Quelques habitués entretenaient avec soin leurs habitudes, qui duraient aussi longtemps qu’eux. Par exemple, le fils du boulanger (il s’appelait Alek Genvret et, malgré sa jeunesse et sa timidité, participait aux travaux du Cercle) apportait une caisse de croissants (probablement financée par son père qui n’était jamais venu). Le garçon arrivait tôt le matin, traversait une salle silencieuse et déposait sa caisse dans la cuisine. Les gens se servaient au fur et à mesure qu’ils se réveillaient. Il en avait toujours été ainsi, et rien n’indiquait qu’il pourrait en être autrement.

Une des questions les plus énigmatiques portait sur les clivages qui opposaient, ou étaient supposés opposer, ou bien n’opposaient pas du tout, les participants les uns aux autres (en vérité, une telle question ne préoccupait que les observateurs externes, car les Galgaliens eux-mêmes avaient une fois pour toutes adopté la règle selon laquelle la discorde est le noyau fondateur de l’oeuvre, ce qui impliquait que toute discorde possédait le même statut, le statut le plus élevé (celui du point par lequel passaient toutes les problématiques), et donc qu’aucune discorde, aussi vigoureuse soit-elle, aussi inassimilable, affolante, puissante, dynamique soit-elle, ne persistait autrement que comme un terrain d’amusement psychique où s’élaborait l'Orloeuvre). Donc, on disait : “Engager dans une guerre ou une lutte politique des principes absolus, c’est trahir ces principes”, ce qui signifiait que même si tu t’engages dans les combats les plus hauts, tu dois préserver de ces engagements une part de toi (pour certains la meilleure, pour d’autres la pire, le résultat est le même). Que cela s’appelle responsabilité, selon le vocable préféré de Christelle Establot, ou bien retrait, selon la formule fétiche de Nata Tsvirka, il y a quelque chose de commun, et c’est cela, ce quelque chose de commun, qui fait que les débats du Cercle, même discordants, ne tournent jamais au clivage. Mais cela n’entraînait à peu près aucune conséquence. Les différences étant reconnues, facilement oubliées et souvent détachées des rivalités de personnes (qui existaient comme partout), ce qui importait vraiment était de construire et de consolider les multiples ponts qui reliaient les lignées et les dérivations les unes aux autres. Bref, on était engagé par ce qu’on disait, mais on ne ressentait pas les dimensions de l’engagement comme faisant clivage.

Les positions prises par les uns et les autres pouvaient évoluer. Comme l’expliquait Dick Mullison : “Si les hommes ont la tête ronde, c’est pour qu’ils puissent changer d’avis”. Mais cette rotation était limitée par le principe même du Cercle, c’est-à-dire par l’inscription des lignées. Comme toute écriture, cette inscription obligeait chacun à un certain degré d’articulation. Mais surtout, les lignées étaient inscrites une fois pour toutes, ce qui revient à dire que tout auteur d’une lignée était lui-même inscrit pour toujours dans le Cercle, et que par conséquent on n’effaçait jamais rien (c’est exactement comme l’histoire humaine : on oublie beaucoup, mais on ne peut pas effacer). On ne faisait qu’ajouter, à l’infini et perpétuellement. Ce principe fondamental ne retirait pas aux lignées la faculté de dépérir ou de voir peu à peu se brouiller leur orientation, mais il fonctionnait comme facteur stabilisant.

Ici comme ailleurs, les différences de classes, de strates, de richesse et d’insertion dans la vie sociale fonctionnaient. Qu’y avait-il de commun entre un musicien aux cachets aléatoires, comme Armando Benjoz, entre un Léo Melbou, humoriste de profession disait-il, mais en réalité sans profession ni domicile (ce qui prouve qu'un SDF peut faire rire), entre un professeur très connu et probablement richissime (ne serait-ce que par sa collection de tableaux) comme Albert Egakis, et une Jacaline Glevenors de Courtepierre, typique aristocrate en fourrure, des étudiants (comme Mariette Temis, théoriquement inscrite à la Sorbonne mais qui n’étudiait plus rien depuis longtemps, ou un Alain Boisoulier, jeune homme brillant qui préparait son doctorat sur “cognition et environnement” (beau titre)), ou encore ce patron de PME qu’était Jonas Cadoudal, spécialisé dans les instruments de mesure, ou Stéphane Eladdus, bavard angoissé qui exerçait paralèlement le métier de professeur d’anglais (c’était un détail car, de toutes façons, il était fait pour apprendre, pas pour être un maître). Il se passait la chose suivante : dans le cadre du Cercle, ces différences étaient comme défaites, déstructurées, absurdes. Elles étaient littéralement vidées de leur sens, et même si la hiérarchie sociale n’était pas annulée (pas plus qu’aucun autre aspect du réel), même si chacun restait impliqué jusqu’au point central de sa personnalité par les terribles divisions de la société, ces divisions ne franchissaient pas, comme telles, l’enceinte du loft. Pour certains (qui n’osaient pas le dire), c’était un démenti cinglant à l’égard d’un certain marxisme. Mais pour d’autres, c’était plutôt une confirmation de l’égalité foncière des personnes : tout se passait comme si une sorte de barrière invisible, un mur infinitésimal, arrêtait les inégalités au seuil du quai de l'Idve.

Mais revenons à la question du clivage des personnes.

Lorsque Bendito Sapintza posa la question du golem, il se produisit ce qu’on appelle habituellement une recomposition. Certains ne se sentirent aucunement interpellés. Ceux-là continuèrent tranquillement à vaquer à leurs occupations dans le loft. D’autres en rièrent (comme Dick, que pouvait-il faire d’autre?); et d’autres, peut-être plus lucides, y perçurent une véritable injonction, puissante, incontournable, une obligation à se déterminer. Ce fut le cas notamment des quelques amis d’Albert Egakis qui participaient au Cercle. Ils se révélèrent à la fois plus intimement concernés par cette affaire que tous les autres (pour des raisons dont Armando Benjoz se fit l’écho ce jour-même, le dimanche, dans la soirée, et qui le conduisirent à maintenir ses distances aussi longtemps qu’il le put), et curieusement réticents, voire hostiles, comme l’était en particulier et le resta jusqu’à la fin Georges Dabouy. Gert Binveels aussi était hostile; mais pour des raisons différentes qui le conduisirent, à partir du moment où il sentit que le faire de Bendito convergeait avec sa propre idée, à changer d’avis (il utilisa la méthode de la tête ronde préconisée par Dick que celui-ci, comme il est de règle, oubliait s’appliquer à lui-même). Quand à la relation conflictuelle entre Geminga et Madjiguène, rien ne prouve qu'elle ne se serait pas produite sans l'affaire qui devint celle de la Golem.

Ouzza Kelin

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