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Laaqib                     Laaqib
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Page créée par le scripteur le 22 février 2001.

[A partir de Laaqib]

   
   
   
                 
                       

On ne sait pas d'où vient Laaqib. Le peu qu'on connaisse de son histoire a été raconté par Guideon après sa disparition. Selon Guideon, il n'a pas de passé, il a toujours été vieux. Mais il ne faut pas prendre à la lettre ce que dit Guideon. Laaqib a certainement accompli des tas de choses. D'ailleurs, s'il avait toujours été vieux, il aurait un passé, n'est-ce pas? un passé d'avant qu'il ne fonde le Cercle, avec Bendito, Georges, Jacques, et Albert, le quatuor d'origine. On ne connaît pas ce passé, on ne sait de lui que la fin, quand il avait déjà ses petits chapeaux et sa barbe grise.

Voici comment Guideon a décrit la disparition de Laaqib : Ils se connaissaient mal, ils avaient décidé de fêter tous ensemble le passage au millénaire suivant, ils avaient choisi pour ça la cave d’un des leurs, dans le quartier de la Bastille, une vaste salle voûtée et humide où ne se rencontraient habituellement que les bouteilles de Bourgogne avec celles de Médoc. La cave n’était pas électrifiée, ils avaient l’impression de remonter le temps plutôt que de progresser vers l’avenir. L’immeuble était vide, les bougies luisaient dans les courants d’air, la terre battue absorbait les sons, ils n’entendaient pas les clameurs de la rue, ils avaient coupé toute communication avec le monde extérieur, ils n’avaient ni téléphone ni radio ni montre ni horloge ni aucun objet susceptible de leur donner l’heure, ils avaient décidé de franchir entre eux la limite du siècle et du millénaire mais sans la pointer, en l’étalant sur une nuit, sans la vivre comme coupure d’un instant, ils rendaient hommage à la pure parole, ils discutaient. Je ne peux pas restituer exactement ce qu’il a dit, je n’y étais pas. Il a parlé de la rupture qui s’était jouée un siècle plus tôt, vers 1900, un de ses thèmes favoris, la rupture de l’humain disait-il, déjà anticipée; il a dit que le passage de siècle qui comptait le plus était celui-là, celui de 1900, parce qu’alors l’avenir était devenu inconnu, et bien qu’on puisse envisager qu’il dure moins longtemps, il est plus inconnu que jamais. On ne savait pas à quelle distance on se trouvait de minuit, ça faisait partie de la règle du jeu, on devait en détourner l’attention. Pour compenser ce que Laaqib avait dit, quelqu’un cita le fameux verset “Ce qui a été, c’est ce qui sera”, et l’on aurait pu poursuivre ainsi l’échange, mais quelque chose se produisit qui concerne exclusivement Laaqib, et c’est difficile à raconter. La discussion suivait son cours, les agapes étaient modestes, la parole circulait dans la cave, ils avalaient quelques toasts et préparaient l’inévitable champagne. Lui, il a prononcé une autre phrase, et le phénomène a commencé par la voix. Oui, sa voix a commencé par trembler. Elle donnait l’impression d’avoir perdu sa continuité, d’être traversée de hâchures, comme une bande sonore altérée. Seule la fin de ses phrases était encore nette, le début semblait se confondre avec un silence initial. Pour cette raison peut-être tout ce qu’il a dit à ce moment-là a été complètement oublié. Ils ont été plusieurs à se tourner vers lui, intrigués par cette déperdition. Quand le phénomène a affecté son visage, tous les participants étaient alertés et l’observaient avec effroi. C’était un effacement des traits, pas un aplatissement mais une véritable perte des formes et de la figure même du visage, un peu comme dans un tableau de Bacon, vous voyez ce que je veux être? Lui parlait toujours, mais ses phrases étaient devenues inintelligibles. Il n’a pris conscience du phénomène que quand ses mains ont été visiblement affectées. Alors, il a compris et, très rapidement, son corps s’est fondu dans l’espace.

 

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Relatif à cette source

Laaqib est le principal initiateur de l'axologie du Cercle. La problématique des lignées personnelles (désignées par un nom), du genre La lignée de Garance ou La Lignée de Saphira, ça date de lui. La démultiplication des axes du Cercle, ça date aussi de lui. L'organisation de controverses aux points de croisement des lignées, ça date encore de lui. Seule la prolifération des transversales vient après lui, mais cette postérité peut sans exagérer lui être attribuée car elle date, précisément, de sa disparition, comme si l'un était venu remplacer l'autre.

Si Laaqib peut être situé au commencement de toutes les lignées, que peut-on dire de la sienne, sa lignée à lui? Il a toujours été un homme solitaire. Pour ceux qui l'entourent, sa pensée n'avait rien de rationnel ni même de logique. C'était une autre logique qui reste à découvrir, car il n'est plus là pour nous l'expliquer. Elle est poursuite, contact, continuation, comme on le dit d'un baiser ou d'une quelconque secrétion organique de l'homme, y compris de la voix.

Laaqib ayant disparu avant ce récit, il n'y parle pas. Ses propos sont rapportés par d'autres : en conséquence la lignée qui lui est attribuée n'est pas vraiment la sienne, c'est la lignée de ses propos supposés, celle des citations qui portent son nom et qui peuvent être apocryphes, celle de la trace qu'il a laissée dans les tréfonds du Cercle.

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