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Source : Le retour de Danel Qilen               Le retour de Danel Qilen
Ouzza Kelin - "Controverses et postulations", Ed : Galgal, 1988-2007, Samedi 6 janvier, 13h48

Controverses et postulations (Ouzza Kelin, 1988-2007) [CercleLune]

   
   
   
   
                 
                       

Le Cercle s’organisait autour de ce qu’on appelait rituellement les controverses. En gros, le terme controverse désignait n’importe quelle discussion sur n’importe quel sujet. A priori, rien ne prédisposait aucune controverse à jouer un rôle particulier. Elles pouvaient se tenir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, et occuper une place équivalente dans la structuration de l'Orloeuvre. En général, les controverses se lançaient spontanément, mais il pouvait aussi arriver que certaines soient prévues à l’avance. Il suffisait pour cela qu’un participant affiche sur le panneau de liège qui se trouvait à l’entrée que tel ou tel axiome, postulation, proposition, dérivation, scolie, etc...., allait être soutenu à telle date et telle heure. La règle usuelle voulait que le nom du soutenant ne soit pas divulgué (bien entendu, la plupart du temps, il était connu de tous). Se présentaient alors au loft tous ceux qui le désiraient, qu’ils soient intéressés par la personne, par le thème, par la postulation, ou par quelque autre cause plus ou moins contingente, et l’affaire était engagée.

Quelques distinctions de base étaient acceptées par tous les participants. Par exemple, on pouvait transformer une controverse courante en controverse qualifiée à condition que quelqu’un accepte de prendre la position du soutenant (ce qui entraînait toujours une certaine gène, ne serait-ce qu’à cause de la proximité sémantique du soutenant et du souteneur). On disait alors que le soutenant s’engageait sur un dire. Ceci couvrait une large gamme de situations car (comme ce récit l’a précédemment évoqué), il y avait de multiples catégories d’énonciations dans l'Orloeuvre, y compris non verbales, qui étaient toutes regroupées sous ce terme générique de dire.

Les autres formes de controverses comme par exemple les débats, les conversations, les échanges, les dicussions, les partages, etc.... se caractérisaient par l’absence de dire initial et l’inexistence d’un soutenant identifié. Elles constituaient l’ordinaire du Cercle, sa substance de base, son contenu courant, quotidien, immédiat.

Une controverse qualifiée se différenciait par son organisation, sa structuration préalable, sa mise en place dans le temps. Ce côté non improvisé, calculé à l’avance, faisait d'elle un événement absolument distinct des autres activités du Cercle.

La notion de postulation s’opposait, d’une certaine façon, à celle de dire. Un dire était une affirmation solitaire, une sorte de déclamation prononcée par un participant. Cet acte était obligatoirement archivé dans l'Orloeuvre, bien qu’il ne fasse pas nécessairement l’objet de débats. Au contraire, une postulation pouvait être ou non retenue, en fonction des circonstances. Elle pouvait être aussi transformée en dire ou considérée comme une simple phrase, ce qui ne constituait nullement une dégradation car la moindre phrase prononcée quai de l'Idve faisait partie intégrante de l'Orloeuvre.

Quand Bendito ne dormait pas, il lui arrivait de fonctionner comme scribe (mais sans se servir du Calepin). En général, il respectait les distinctions convenues, notamment entre dire, dit, axiome et postulation. Valentin Servanne était moins scrupuleux. Il avait tendance à tout inscrire sans distinction et n'hésitait jamais à déléguer la qualité de scribe à un tiers. Cette qualité n’étant réservée à personne, chacun pouvait librement s’instituer comme tel et classer un dire comme postulation, une phrase comme concept ou réciproquement. Au bout du compte, la plupart des dialogues, débats et controverses était mise en mémoire sur différents supports et sous des modalités variables. Elle prenait place dans tel ou tel aspect ou dimension du corpus de l'Orloeuvre, sans contrôle a posteriori ni recherche d'homogénéité.

Les controverses n’étaient pas isolées les unes des autres. Elles se poursuivaient de séance en séance, liées par associations à la façon d’un rêve, possédant chacune ses caractéristiques et attirant ses propres habitués. Des filiations et des généalogies s’étaient peu à peu mises en place. Selon les cas, elles étaient solides ou lâches, stériles ou productives, elles donnaient lieu à une culture commune ou ne laissaient que quelques vagues souvenirs à ceux qui y avaient participé par hasard. Ces généalogies pouvaient s’interrompre ou se poursuivre, avancer en ligne droite, reculer ou circuler comme autant de boucles ou d’interminables spirales. Une seule d’entre elles était vraiment régulière : celle qui se tenait le samedi et qu’on appelait controverse chabatique. Une controverse chabatique était une controverse comme les autres, mais elle se poursuivait d’année en année en fonction du numéro de la semaine (le numéro retenu n’était pas celui de l’année chrétienne, mais celui de l’année juive). Il y avait la controverse chabatique du premier samedi de l’année (qui avait lieu vers le mois de septembre et se poursuivrait le premier samedi de l’année suivante), celle du second samedi de l’année, etc... Le soutenant d’une controverse chabatique pouvait changer d’année en année, mais il y avait toujours un soutenant.

Il y avait aussi les parcours. On appelait "parcours" une promenade, une marche, une excursion, une ballade, une randonnée, dans un des livres de l'Orloeuvre. Un parcours suppose un lieu, et dans le cas du Galgal, un lieu est un livre. Prenons le cas du GLV. Bien avant l'appel de Bendito et bien avant qu'Aristide ne l'introduise formellement, il existait comme lieu du Galgal. C'était dejà le Grand Livre de la Voix, même s'il ne possédait pas encore la forme spiralée des livres électroniques. Tout ce qui était en rapport avec la voix y avait sa place, sans aucune censure. Il se déroulait comme une vaste spirale associant les définitions, axiomes et propositions les plus diverses : la voix comme commencement de l'humain, comme altérité, comme acte, comme affect, comme objet, comme instrument, comme présence, comme substance, comme organe, comme souffle, comme singularité, etc etc... Il proliférait tellement qu'il était devenu lui-même une énigme, une copie non conforme de cette énigme de la réalité humaine qu'est la voix.

Finalement, malgré ses trous, ses absences, ses non-échanges, ses moments de nullité, ses crises et ses dissipations, le Cercle n’était rien d’autre, du début jusqu’à la fin, qu’un infini ruban de dialogues et de controverses enchaînés, enroulés les uns dans les autres, convergeant à l’insu de tous en une controverse unique dont le dire était soutenu... par qui? par aucun participant en particulier, par tous à la fois, par le Cercle dans sa globalité, c’est-à-dire par quelque chose qui n’existait pas.

     


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YYB.2007.CercleLune.CatalogRang = ZZ_BIB_Cer