Supposons, pour commencer, qu'un impératif émane de la raison objective, impersonnelle, par opposition à un commandement, qui serait énoncé par une personne, par une voix ou par une divinité. Si ce clivage était pertinent, on opposerait l'impératif kantien au commandement biblique. Cette frontière fonctionne, mais elle est fragile.
Il n'y a, pour Kant, qu'un seul impératif : "Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux aussi vouloir que cette maxime devienne une loi universelle". Pour un être raisonnable (c'est-à-dire un être pour lequel les principes de la raison commandent), aucun autre concept universel n'est concevable.
Pour Derrida aussi, il n'y a qu'un seul impératif : "Il faut laisser ouverte la possibilité de l'avenir".
Le problème, c'est que nous ne sommes pas des êtres raisonnables. Nos ordres, nous les recevons de spectres, de voix, de démons ou d'autres instances anonymes. Des phrases sont chantées en choeur, des mots sont directement dictés dans notre bouche, des images, depuis un certain lieu qu'elles désignent, vous regardent droit dans les yeux et vous lancent des injonctions.
Et que dire d'autres voix, parfois plus féroces qu'un surmoi? Par exemple celle qui nous enjoint de parler comme le juste? Tu dois refuser la souffrance, même celle des autres. Et celui qui, à notre époque, nous invite à jouir, à toucher le plaisir du monde? Et celle qui nous conseille de dire le vrai? Certaines d'entre elles, on ne peut plus les faire taire. Tout cela forme, dans notre perspective, un espace vocal.
Il peut y avoir des impératifs ni démontrables, ni criticables, ni objectivables, mais pensables. Exemple : préférer la mémoire à l'oubli. |