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de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le dégoût, le vomi                     Derrida, le dégoût, le vomi
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2017, Page créée le 2 novembre 2015 L'oeuvre, à la place du dégoûtant

[Derrida, le dégoût, le vomi]

L'oeuvre, à la place du dégoûtant
   
   
   
                 
                       

1. Un reste qui ne reste pas.

Le pet, le rot, le crachat ou le vomi [ainsi que la puanteur des excréments, sans parler des règles féminines] ont un point commun : ils dégoûtent. Contrairement à un parfum, par exemple, on ne peut ni les assimiler, ni les idéaliser, ni les intérioriser. On les rejette, on les chasse, on les expulse, on les exclut comme on respire. D'un côté, quels que soient les efforts, on ne peut pas s'en débarrasser complètement. La bouche reste gluante, pleine de bave et de mucosités. Mais d'un autre côté, ils n'ont pas de forme. On ne peut pas les garder. Ils restent, mais on ne peut pas mettre la main sur ce qui reste. Ils n'ont pas de valeur, pas d'intérêt.

L'énergie dont le dégoût est porteur reste absolument refoulée. On ne peut ni le transformer, ni le métaphoriser, ni le canaliser, ni l'inscrire dans une économie, ni l'arraisonner, ni l'encadrer, ni lui opposer une valeur symétrique (par exemple : le goût). Quand on s'écarte de lui, c'est par un geste immaîtrisé, tout autre. La violence qu'il porte est irrépressible, obscène. On ne peut ni la capter, ni l'adoucir, ni l'arrêter, ni rien construire à partir d'elle.

 

2. L'innommable du logocentrisme.

Le système logocentrique est fondé sur la bouche et ses productions, mais ces productions-là sont inassimilables, elles sont l'autre absolu de ce système. Nous résistons avec force à tout ce qui n'est ni représentable, ni consommable. Certes nous pouvons remplacer le dégoût par un mot, par exemple le vomi. A la rigueur, le répugnant pourrait s'intégrer au discours. Mais le dégoût lui-même ne laisse aucun limite, aucune distance. Son expulsion est immédiate, inintégrable, irrépressible. Nous le rejetons dans l'hétérogène, dans l'innommable.

Qu'est-ce exactement que le dégoûtant? On a du mal à le définir. Il est détestable, hideux, inintelligible. C'est l'autre absolu du système, mais un autre qui n'entre dans aucune hiérarchie ni aucun discours. Il est exclu que nous y trouvions du plaisir, bien que, à son corps défendant, on puisse y trouver quelque jouissance. Quand on l'élimine, on ne peut pas en faire son deuil, on ne peut que le rejeter, chercher à se défaire de tout ce qui reste.

 

3. Oeuvrer à partir du dégoût.

Et pourtant Derrida a tenté d'écrire une oeuvre, Glas, qui rassemble ce que les appareils tendent à exclure, à vomir ensemble. Dans la sonorité même du mot "glas", la singularité de cette tentative se fait entendre. Tout ce qui se prend pour la logique des logiques, le discours des discours, y compris la philosophie, il faut le vomir, "comme la baleine a craché Jonas". Ainsi le dégoût n'est-il pas exclu, mais prononcé à même l'œuvre. En parasitant l'œuvre, le dégoûtant la transforme à la manière d'un vaccin. Comme exemples ou points d'appui, Derrida cite deux auteurs qui l'ont précédé :

- Dans Ce qui est resté d'un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers et foutu aux chiottes, Jean Genet verbalise un écoeurement qui est aussi un écoulement, un rapport d'un corps à un autre où le "je" s'éprouve dans l'autre bouche, non sans dégoût de soi-même. Pour écrire à la limite du logocentrisme, il faut s'arrêter avant que ça ne fasse sens. D'où la reprise du "Je m'éc..." de Genet dans Glas, où "Je m'écoule", "Je m'écoeure", est supplémenté par un "Je m'écris", "Je m'écarte", "Je m'écourte", etc... Est-il possible de s'incorporer ces suppléments sans surplomb, transcendance ni sublimation? Probablement pas. Ces formulations soulignent une impossibilité : il faut aussi s'arrêter avant que le dégoût ne nous emporte.

- l'œuvre absolument unique et affirmative d'Antonin Artaud repose sur le dégoût de toute économie répétitive. Répéter, reproduire, représenter, ça me dégoûte, dit Artaud, et Derrida, qui recherche aussi l'œuvre unique, partage ce dégoût, non sans souligner encore l'impossibilité d'aller jusqu'au bout.

 

 

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Propositions

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L'ontologie ne peut pas s'emparer du crachat, du rot ou du pet : un reste qui ne reste pas

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On ne peut pas faire son deuil du dégoûtant : on ne peut que le vomir

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L'énergie du dégoût reste toute autre, inassimilable et absolument refoulée

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Ce qui suscite le dégoût est innommable dans le système logocentrique : c'est l'autre absolu, indicible, auquel aucune représentation ne peut se substituer

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On ne peut rien substituer au dégoût : ni l'arrêter, ni l'encadrer, ni l'arraisonner, ni se demander "Qu'est-ce que c'est?", ni même le nommer

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["Glas" peut être lu comme l'analyse interminable d'un vomissement, d'un écoeurement, d'une auto-affection qui me fait écrire : "Je m'éc."]

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Ce qui rassemble le texte de "Glas", c'est tout ce que les appareils défensifs tendent à exclure, à vomir ensemble

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[Ce qui s'entend par GL... dans "Glas", on ne peut le dire par une phrase en surplomb]

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Il faut vomir la philosophie, la rendre à la mer des textes, comme la baleine a craché Jonas

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Rejetant avec dégoût toute économie répétitive, Artaud promet l'oeuvre affirmative, unique

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Par les yeux, je m'écoulais de mon corps dans celui du voyageur en même temps que le voyageur s'écoulait dans le mien - et je demeurai écoeuré, dégoûté

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