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Le récit de l'Orloeuvre

 

TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 
   
Le concept d'oeuvre chez J.D.                     Le concept d'oeuvre chez J.D.
Sources (*) : Concept d'oeuvre, présentation               Concept d'oeuvre, présentation
Pierre Delain - "L'oeuvre, plus d'un secret", Ed : Galgal, 2011-2013, Page créée le 25 juillet 2011

On trouve chez Jacques Derrida une pensée ou un concept d'"oeuvre" distincts de ce qu'on désigne traditionnellement par "oeuvre"

   
   
   
                 
                       

 

Dans leur "Avant-Propos" au Cahier de l'Herne de 2004 consacré à Jacques Derrida, Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud évoquent son impressionnant corpus "qui met en oeuvre tout autrement le concept d'oeuvre, tout comme ceux d'auteur, de signature, de genre, d'adresse, etc...". De quel concept d'oeuvre parlent-elles? Peut-être évoquent-elles ce passage où Derrida lui-même, interrogeant son statut de philosophe, de professeur et d'écrivain, emploie ce syntagme (L'Université sans condition p40) : "Les premiers exemples d'oeuvres qui viennent à l'esprit sont des oeuvres d'art (visuel, musical ou discursif, un tableau, un concerto, un poème, un roman). Mais nous devrions étendre ce champ, au moment où, interrogeant l'énigme du concept d'oeuvre, nous essaierions de discerner le type propre du travail universitaire, et notamment dans les Humanités".

De cette citation on peut déduire deux points : a) Il y a bien, selon Jacques Derrida, un concept d'"oeuvre" distinct de ce qu'on désigne par "oeuvre" dans la langue courante; b) Ce concept d'"oeuvre", lié à certaines mutations en cours, est énigmatique.

Mais revenons plus précisément à ce qu'écrit Derrida dans ce passage. D'abord, il ne peut dire ce mot qu'en français (p39). Ensuite, l'attribution de ce nom ("oeuvre") est d'une grande complexité structurelle, sur laquelle il n'apporte dans ce texte que quelques éléments : il faut une signature, l'autorité d'un auteur, et il faut aussi que d'un travail il reste quelque chose, une valeur d'usage ou d'échange objectivable. Mais il n'est pas sûr que ces critères, qui s'appliquent traditionnellement au mot "oeuvre", s'appliquent aussi au travail universitaire. En effet que se passe-t-il dans l'université? Le concept d'oeuvre est en cours de mutation. Le métier d'enseignant ne s'épuise plus dans l'acte de savoir ou d'enseigner, il implique une responsabilité, un engagement de la part de l'enseignant, une profession de foi. C'est cette mutation, liée à la déconstruction en cours, qui fait de l'oeuvre une énigme. Pour interroger cette énigme, mieux vaut analyser ce qui se passe dans l'université plutôt que dans le champ de l'art.

Je voudrais ici avancer l'hypothèse que ce constat fait en avril 1998 vaut pour l'ensemble du corpus de Jacques Derrida. De manière extrêmement ramassée, voici en effet ce qu'on peut déduire de ce corpus :

1. Il est légitime de distinguer, dans le vocabulaire de Jacques Derrida, d’une part de simples mots utilisés dans leur sens courant, d’autre part des concepts dont le sens est significativement modifié par la place qu’ils occupent dans la théorie. En d'autres termes, quand on parle d'"oeuvre" au sens classique, ou quand on parle d'"oeuvre" au sens derridien, on ne parle pas de la même chose.

2. Malgré certains recoupements, l’œuvre (dans le sens impliqué par ce concept) est distincte de ce qu’on appelle couramment œuvre d’art. En effet l’œuvre d’art est un objet déterminé et descriptible – qu’on peut considérer comme indépendant du lieu où il se trouve, de la présentation qui en est faite et des interprétations qui en sont données, tandis que l’œuvre, au sens du concept d'oeuvre, ne se sépare jamais de ce qu'elle fait.

3. On peut articuler le concept d'"oeuvre" aux autres concepts de Jacques Derrida : différance, auto-affection, déconstruction, spectralité, dissémination, itérabilité, promesse, don, pardon, hospitalité, etc..... L'oeuvre est un concept-limite, un quasi-concept dont la place dans le langage ne peut pas être stabilisée, à la façon de la différance et de la déconstruction. L'oeuvre est à la fois le lieu secret, encrypté, où sont tenus au silence des conflits et des fractures enfouies, oubliées; et cet autre lieu qui tient ouvert l'espacement, où surgit l'autre, la trace, où se déploie une productivité infinie. C'est ce caractère double, définitivement désajointé, qui empêche d'en donner une définition satisfaisante.

4. Je cherche, dans ce travail, à décrire un noyau théorique constamment réitéré par Jacques Derrida dans tout son corpus. En d'autres termes, même si je distingue des moments différents, même si je constate que les thèmes ou les motifs abordés évoluent dans le temps, même si je décris des évolutions de problématique, des variations de vocabulaire et de style, j'exclus l'idée de stade, de phase, ou de tournant, comme certains ont cru le constater au début des années 1990. Jacques Derrida utilise différents mots ou syntagmes : oeuvre (tout court), texte, ergon, "oeuvre en tant qu'oeuvre", "oeuvre singulière", corpus, etc... Mais derrière ces différents vocables, il y a toujours une même construction conceptuelle d'une cohérence impressionnante..

5. On a vu que, dans son corpus, Jacques Derrida «mettait en œuvre» un concept d'oeuvre. Il le fait quel que soit l'auteur analysé ou le genre (littérature, poésie, arts visuels). Cette "mise en oeuvre" est autre chose qu'une analyse, un commentaire ou une théorie de l'art. Elle est contradictoire, aporétique. Elle excède le champ textuel où elle s'inscrit (la philosophie), elle le démonte. De même que la déconstruction est responsable devant le concept de justice, elle est responsable devant le concept d'oeuvre. Il faut répondre de ce concept, non pas par un système organisé, une approche binaire et structurale [comme y invite le concept traditionnel d'oeuvre philosophique], mais par une pensée de l'oeuvre. On interpréterait alors les évolutions en termes de déplacements successifs de la pensée. Une pensée peut être aporétique, elle peut se déployer dans différentes directions, éventuellement incompatibles entre elles, elle peut ouvrir des orientations différentes sans renoncer à la rigueur.

 

 

 

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