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Politiser le "care"                     Politiser le "care"
Sources (*) : Penser à partir du "care"               Penser à partir du "care"
Liliane Hermenault - "Le sens de l'affect", Ed : Galgal, 2007, Page créée le 1er avril 2011

[Il faut politiser le "care" pour l'émanciper du processus vital]

   
   
   
                 
                       

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Si Hannah Arendt avait entendu parler du "care", qu'en aurait-elle pensé? On peut imaginer qu'elle aurait réagi en deux temps : un premier temps de refus énergique; et un second temps où, réflexion faite, elle y aurait trouvé quelques sujets de satisfaction.

 

1. Un pas supplémentaire dans la soumission au processus vital.

Dans son livre "Un monde vulnérable" (p29 note 9), Joan Tronto écrit : "Arendt serait très réticente vis-à-vis de l'approche que j'adopterai ici, puisqu'elle redoute la contamination du politique par le social". Effectivement, dans les deux livres qu'elle a consacrés à la critique de la modernité, Condition de l'homme moderne (1958) et La crise de la culture (1961-68), Hannah Arendt dénonce la prévalence de ce qu'elle appelle le processus vital. Dans la société telle qu'elle s'est constituée depuis trois siècles, les activités répétitives liées à la vie corporelle et économique, organisées de manière normative autour du travail et des loisirs, prennent le pas sur la vie publique (politique et culturelle). Alors que dans l'antiquité la sphère publique était le lieu où chacun pouvait développer son individualité - c'est-à-dire sa vie singulière par opposition à la vie comme processus, on assiste à la généralisation du concept de "processus" dans tous les domaines : l'histoire, la biologie, la géologie, l'économie, la santé. Il n'est plus question, pour chacun, de laisser une trace individuelle dans le monde, mais d'organiser l'activité vitale pour maximiser la productivité et la fertilité. Quand tout s'organise autour des besoins fonctionnels, la vie humaine n'est pas linéraire, mais cyclique. A chaque cycle il faut produire la nourriture qu'on consomme, satisfaire des besoins qui sont eux-mêmes conçus et fabriqués par l'industrie de manière cyclique. L'horizon de cette société se raccourcit. On ne s'intéresse plus aux objets durables (objets culturels, oeuvres, artefacts), mais seulement à ceux qui brûlent l'énergie disponible, s'engloutissent dans le métabolisme et disparaissent dans l'acte de consommation. Des processus de masse axés sur la division du travail, la croissance et la multiplication des biens ou les loisirs industriels deviennent l'axe central de cette "société". Au contraire, les facultés susceptibles d'être partagées dans ce qu'Arendt appelle un monde commun (le goût, la contemplation, la discussion, l'échange des opinions politiques) - où l'on ne partage pas qu'avec les générations présentes, mais aussi avec les générations passées et futures - sont remplacés par des systèmes automatisés où la nécessité d'une "action" (c'est-à-dire un acte susceptible d'introduire un changement dans le monde) disparaît.

Or le "care", justement, correspond à des activités en rapport avec l'entretien du corps. A l'époque d'Hannah Arendt, ces activités cycliques, répétitives, peu qualifiées, généralement dépolitisées, étaient encore confinées dans la sphère privée. La singularité de chaque personne (prestataire ou destinataire des soins) peut difficilement s'y exprimer. Leur prise en considération accrue dans la vie sociale peut être analysée comme un pas de plus dans la primauté du processus vital, au détriment des actions qui soulignent l'excellence individuelle. Si les classes dirigeantes ne peuvent plus s'appuyer sur cette prise en charge par des personnes "anonymes" (femmes, classes défavorisées), qui s'intéressera encore à la vie artistique? Qui entretiendra le "monde commun" au sens d'Arendt, c'est-à-dire un lieu où l'on peut modifier le cours des choses, créer du neuf, inventer, penser ou déplacer le fonctionnement de la vie courante par le moyen du langage? Qui luttera contre les processus de destruction inhérents à la vie cyclique? Qui transfigurera ou métamorphosera le cours de la nature?

 

2. Un espoir de relance de l'action politique.

Le sentiment de malaise et d'exclusion qu'exprime le féminisme par rapport aux activités du "care" est lié à la conviction que ces activités sont non seulement dévalorisées (en termes de reconnaissance morale, psychologique et financière) mais aussi invisibles. Invisible au regard de qui? Du monde politique. Les défenseurs du "care" appellent une prise en considération par le politique de ces activités. En analysant l'apport spécifique du "care" sous cet angle, il semble qu'on puisse répondre, au moins partiellement, aux objections soulevées.

En effet la définition du "care" donnée par Joan Tronto et Berenice Fischer est plus large que celle de Carol Gilligan. Elle ne se limite pas à la prise en compte des besoins d'une personne (corporels ou autres), mais s'étend à des activités socialisées comme l'éducation et plus généralement à "tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde, afin d'y vivre aussi bien que possible". Cette définition peut être lue de différentes façons. On peut la comprendre comme un "soin" donné à tous les objets de notre environnement, ce qui va dans le sens du processus vital. D'ailleurs Tronto et Fischer précisent que leur définition n'inclut ni la recherche du plaisir, ni l'activité créatrice, ni le jeu, ni la production ou la destruction, ni les activités "intéressées". Mais en tant qu'acte qui engage dans une pratique, le "care" a une dimension politique. En posant la question "Qui s'occupe de qui?", il s'ouvre à l'intersubjectivité et à la citoyenneté. Il interroge des concepts comme la responsabilité ou la compétence. Il ne s'agit pas seulement de revaloriser certains professions méprisées, mais aussi de réformer l'Etat et les services sociaux, ce qui pose des questions fondamentales sur les valeurs d'une société qui se veut juste, pluraliste et démocratique. Un monde durable peut aussi être un monde qui tente de s'émanciper de la dictature du cycle vital. La vulnérabilité d'une personne n'est pas seulement liée à son état physique (le handicapé, le petit enfant), elle peut tenir à des facteurs psychologiques.

Carol Gilligan fait remarquer que les femmes déchiffrent le problème moral en termes de "trames", tandis que les hommes le déchiffrent en termes de hiérarchie. Quelles pourraient être les conséquences politiques d'une revalorisation de l'interdépendance par rapport à l'autonomie individuelle? D'une attention à autrui qui ne laisse personne seul ou meurtri? D'une prise en considération de la façon dont le destinataire des soins répond à sa prise en charge - et pas seulement des résultats statistiques d'une politique? De la remise en cause du "contrat sexuel" que dénonce Carole Pateman? Joan Tronto parle de "nouvelles problématiques" sans les définir avec précision. En reprenant de manière positive le vocabulaire d'Hannah Arendt - qui était elle-même fondamentalement pessimiste - on pourrait suggérer une piste : en considérant les femmes, les Noirs ou les travailleurs sociaux qui accomplissent ces tâches comme des individus singuliers, susceptibles de prendre des décisions locales en s'écartant des normes et des schémas imposés par les systèmes de gestion, une autre organisation politique, non soumise aux cycles vitaux, pourraient se construire à partir de la base. Mais cela relève probablement de l'utopie.

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Propositions

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Le "care" fait entendre une voix qui dit ce qui jusqu'alors était resté dévalorisé, invisible et impossible à exprimer : "La personne est vulnérable"

 


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