Derrida
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de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
"Die Welt ist fort", Celan - Derrida 2002                     "Die Welt ist fort", Celan - Derrida 2002
Sources (*) : Une scène d'écriture, déliée de toute dette               Une scène d'écriture, déliée de toute dette
Jacques Derrida - "Séminaire "La bête et le souverain" Volume II (2002-2003)", Ed : Galilée, 2010, p88

 

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Derrida, plaisir, jouissance

Tout commence par l'archive : une trace qui s'affecte d'avance de nostalgie, une mort qui me précède et reste à venir, une autobiophotographie non réappropriable

Derrida, plaisir, jouissance
   
   
   
Plaisir présent, nostalgie d'une date Plaisir présent, nostalgie d'une date
"Nous nous devons à la mort"               "Nous nous devons à la mort"  
Derrida, l'archive                     Derrida, l'archive    

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Jacques Derrida commente l'effroi qui saisit Robinson Crusoé lorsqu'il voit une empreinte de pied sur le sable. Cette empreinte, est-ce lui-même qui aurait marché là sans s'en souvenir, ou bien est-ce celle d'un autre ? Après 15 années seul dans son île déserte, devant ce pied nu, c'est son passé qui lui revient (un autre homme, comme moi), mais comme avenir terrifiant (cet homme peut être dangereux, ce peut être un sauvage, un envoyé du diable). Il voit dans cette trace sa propre mort qui lui arrive, son passé qui lui revient comme risque de mourir, avec lequel il est engagé dans une course de vitesse. A peine a-t-il vu cette trace qu'il est déjà en deuil de lui-même, plein de nostalgie pour son propre passé. C'est alors que Derrida cite le vers de John Donne, dans le premier des Holy Sonnets (dont la publication, en 1633, a été posthume) : "I run to Death and Death meets me as fast / And all my Pleasures are like Yesterday". "Je cours vers la mort, je me précipite vers la mort et la mort vient à ma rencontre tout aussi vite" traduit Derrida (Sem2002 p86) qui insiste sur la dimension de vitesse ou de course de vitesse qui marque notre rapport au plaisir et à la mort. Le plaisir est essentiellement nostalgique, c'est le retour de ce que j'ai déjà connu. [Nostalgie est le mot de Novalis repris par Heidegger pour définir la philosophie : La philosophie est proprement nostalgie (Heimweh), une pulsion à être partout chez soi (Zuhause)]. Selon John Donne, le plaisir est "comme hier", le retour de la trace, de ce qui a déjà été vécu.

Je cherche à fuir la mort mais elle me revient, je me dois à la mort. Je cherche à la prévoir, mais elle me prend toujours par surprise. Tout se passe comme si je mettais en œuvre un dispositif retard qui prendra ultérieurement ma propre photographie. A ce moment-là, je serai mort (déjà mort en image), cette photographie se détachera comme ma vie racontée, mon autobiophotographie. Cette photo serait l'archive de ma vie dont je suis déjà nostalgique. Mais mon mal d'archive est aussi une protestation : je me dois peut-être à la mort, mais il en reste quelque chose que d'autres peuvent voir. Il peut y avoir, dans ma propre archive que je ne peux pas me réapproprier, du plaisir. La trace par laquelle tout commence est aussi une image, un poème comme celui de John Donne.

Derrida cite le vers de John Donne, dans le premier des Holy Sonnets (dont la publication, en 1633, a été posthume) : "I run to Death and Death meets me as fast / And all my Pleasures are like Yesterday". Il traduit : "Je cours vers la mort, je me précipite vers la mort et la mort vient à ma rencontre tout aussi vite".

Puis il écrit : "Je cours à la mort, à la fois pour la fuir et la rejoindre. Plus je la fuis, plus vite je la fuis, je la chasse, plus vite je m'en approche, je la prends sur moi, je la prends au sens où, la chassant, je cours après elle. Je l'apprends, je la prends, et elle me prend par surprise. Tous les Umwege, tous les détours de la course sont déjoués par une mort qui me précède, qui est devant moi, avant moi - depuis hier. Toujours antérieure, dans sa futurité même, comme ce qui reste à venir, s'affectant d'avance depuis la nostalgie de sa propre archive - sa lumière même s'auto-affectant avec retard de photographie, d'autobiophotographie. Ou s'affectant d'avance par ce qu'on appelle en photographie un dispositif retard, de sa propre photographie, une photographie elle-même non réappropriable. Tout commence par l'archive ou le mal d'archive. (...) Et l'autre me dirait, ou je me dirais à l'autre : comme je cours à mort toujours après hier, hier sera toujours à venir : non pas demain, au futur, mais à venir, au-devant, là devant, avant hier (Derrida, La bête et le souverain, Volume II pages 88 , 90).

 

 

Cette autobiophotographie, on peut la mettre en série avec d'autres néologismes inventés par Derrida un quart de siècle plus tôt : auto-bio-graphie, auto-thanato-graphie, hétéro-bio-graphie, hétéro-thanato-graphie, oto-bio-graphie, et enfin auto-hétéro-allo-thanato--graphie. A chaque fois un faire-œuvre fait alliance. Ce que Derrida nomme l'autobiophotographie vient avant. L'archi-autobiographie précède toutes les autres. Le texte des pages 86 à 90 de ce séminaire, qui semble interpollé, peut être lu comme une théorie de l'archi-plaisir, une archi-théorie du plaisir. Quand Robinson découvre une empreinte de pied, il est terrorisé par l'idée qu'il puisse s'agir d'un autre pied, du pied d'un autre (un sauvage, un cannibale). Pour se rassurer, il se dit qu'il est peut-être passé par là, que c'est éventuellement son propre pied. Avant de se réjouir, il est terrorisé. Quelle est cette trace qui vient d'ailleurs? Derrida la compare à la mort qui à la fois me précède et m'attend.

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Ce moment d'archi-temps de l'archi-plaisir, de commencement non réappropriable, est aussi le septième temps de l'autohétérobiographie, le temps du "pas au-delà". En me laissant aller au retour de la trace qui est aussi celle de l'autre, je me laisse porter par l'autre. La course de vitesse ne revient pas au point de départ. D'avance, j'accueille avec plaisir la photo qui en résultera, même sans la connaître.

 


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