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L'espace est troué                     L'espace est troué
Source :              
Gérard Sith - "Passage de l'éclaircie", Ed : Galgal, 2007, Page créée le 16 août 1995

Une voix refoulée troue et retroue le monde

   
   
   
                 
                       

Un refoulement secondaire redouble et reprend le refoulement primaire. Dans cette formulation très simplifiée, on suppose d'abord un processus de mise en place du langage (refoulement primordial), et ensuite, à partir du langage institué, d’autres refoulements qui donnent forme au discours. Le refoulement secondaire ferait subsister le monde, tandis que le refoulement primordial causerait le sujet. Ainsi notre monde serait-il fait d’une infinité de refoulements (voix éteintes). Il serait troué.

Dans l'espace vocal, la proximité du refoulement primaire est telle qu’il en devient dangereux. Il faut le mettre à l’écart. Tout ce qui pourrait le rappeler (toute-puissance de la parole, magie) est proscrit. Shakespeare est encore admiré mais, par précaution, il est réduit à l’illustration d’un cours de psychologie. Quant à la poésie, elle a tout simplement disparu, ce qui est la solution la plus radicale.

La voix possède une formidable puissance de retour. C’est comme certains personnages ou acteurs qui déclarent prendre leur retraite, lancent un adieu spectaculaire, puis un second, puis un troisième, puis recommencent et n’arrivent jamais à quitter la scène, jusqu’au jour où on ne les prend plus au sérieux car leur voix n’est plus audible. C’est qu’ils parlent trop; ils oublient que la voix ne trouve son origine que dans le trou. Dans notre culture, cette puissance de retour se manifeste à travers des montages, des fabrications, des récits, des media, des productions qui la dénient, l’expriment et la déforment, dans une dialectique étrange qui bascule facilement de la rhétorique à la névrose, ou de l’incompréhension à l’art.

De même qu’un départ peut être un faux départ, un retour peut être un faux retour. Un faux retour signifie qu’il semble y avoir de la voix, mais qu’elle est encore dans le trou.

Tout retour bute sur une limite inhérente à l’espace vocal : c’est que son envers est un lieu sans voix, et que cet envers est inéliminable. En chaque point de son endroit, on rencontre aussi son envers, là où ça hurle.

Il arrive aussi que la voix qui revient soit fausse, mais ne soit pas celle qui avait été refoulée. Alors le résultat est quand même vrai. L’espace vocal exprime une certaine forme de retour. C’est en même temps le retour et le non-retour : un compromis idéal (idéalisant) entre les deux.

Plus la voix se banalise, plus son clonage prolifère, et plus elle perd sa connexion à ces deux puissances vocales que sont la magie et l'envie. Les pouvoirs de la voix sont refoulés, qu'ils soient maléfiques ou bénéfiques. Son désenchantement est une neutralisation. Le résultat est qu'elle revient sous d'autres formes dans lesquelles le désir de toute-puissance se masque à peine : musique, rythme, jouissance, immédiateté, présence, réel, espace vocal.

Un auteur, par définition, pourrait n’être que cela : le siège du retour de la voix. Cette définition serait la seule qui vaille pour notre propos. Quel que soit le domaine où ils produisent, les auteurs seraient ceux par l’intermédiaire desquels la voix fait retour, c’est-à-dire ceux par l’intermédiaire desquels elle se détache de son statut d’objet spatialisé.

     


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