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de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Folie de la langue sacrée, maternelle                     Folie de la langue sacrée, maternelle
Sources (*) : Derrida, le judaïsme               Derrida, le judaïsme
Jacques Derrida - "Les Yeux de la langue - L'abîme et le volcan", Ed : Galilée, 2012, pp63-67

 

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Derrida, le langage

Il faut, pour parler, sacrifier la langue sacrée - et sacrifier aussi ce sacrifice

Derrida, le langage
   
   
   
Derrida, le sacrifice Derrida, le sacrifice
               
                       

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Jacques Derrida commente la lettre écrite par Gershom Scholem en 1926 en hommage à Franz Rosenzweig pour ses 40 ans. On peut lire ce commentaire en tenant compte du conflit entre les deux hommes, de la situation historique de l'époque, mais on peut aussi le lire autrement, comme une analyse derridienne du sacrifice. Ce mot ne figure qu'une fois dans la version allemande de cette lettre (das Opfer), pour évoquer la catastrophe qui risque, selon Scholem, de s'abattre sur les nouvelles générations parlant l'hébreu moderne, ces générations qui utilisent sans le savoir les mots de la langue sacrée pour la vie de tous les jours et ignorent l'abîme au-dessus duquel elles parlent. Notre génération, dit Scholem, celle de la sécularisation, qui a encore un lien avec la vieille langue hébraïque, sacrifie ces générations du futur. C'est une annonce, une prophétie affirmée comme telle, et dont Derrida tire un parti singulier en tenant compte aussi d'une deuxième mention du mot "sacrifice" dans la traduction de Stéphane Mosès (à partir de l'allemand), où il est question du sacrifice de la langue, la langue sacrée ["en vidant de leur charge des mots bourrés de sens, on sacrifierait la langue elle-même"], et par extension du sacrifice de la langue hébraïque en général. Cela conduit Derrida à un développement sur le rapport entre sacrifice et langue, qui n'est nullement explicite chez Scholem mais en reste proche, tout en l'excédant.

- il y a, dans la langue hébraïque, une autre langue d'où surgit le sacré comme tel. Cette langue sacrée, ni conceptuelle, ni formalisable, ni instrumentalisable, est faite uniquement de noms singuliers. Porteuse d'une puissance de nomination, c'est une langue morte et aussi vivante, sur-vivante, hypervivante (p63). Alors que la langue courante, séculière, est fondée sur la programmation, le calcul et la stabilité des systèmes d'opposition, cette langue sacrée, inséparable de la langue courante, est incalculable. Avec elle le sacré surgit comme tel.

- pour parler, il faut oublier cette langue, l'abandonner - car nous parlons une langue de mots, pas de noms, donc la sacrifier. Mais on ne peut pas parler sans elle. Si l'on ne parlait pas aussi la langue sacrée, le sens resterait figé, le langage serait comme un code, un non-langage, séparé des choses. Parler, c'est à la fois sacrifier et sacrifier le sacrifice, profaner la langue sacrée et y revenir, mettre à mort cette langue et la faire vivre, la séculariser et la sauver en tant que langue sacrée. A chaque fois qu'on parle, le sacrifice impossible a lieu, un impossible qui est la condition de possibilité du langage. Dans cette opération sacrificielle qui arrive sans arriver, qui annonce la sacralité de la langue, la fonction sacrificielle s'auto-détruit. Sauver le sacré en le détruisant, c'est une étrange (unheimlich) contradiction logique.

- le danger annoncé par Scholem, c'est qu'en refoulant la langue sacrée, elle se venge de manière terrifiante. Tant que les générations actuelles gardent un lien à cette langue, le mal est limité, mais si ce lien est rompu, alors la logique du sacrifice reviendra avec plus de force, et ce seront les générations futures qui devront payer la note. Le sacrifice est donc impossible, mais possible. Scholem parle de catastrophe, de folie, d'apocalypse, et Derrida de mal sans limite (le mal radical). Tout se passe comme si le sacrifice, réduit à néant, revenait à l'infini.

- A l'appel paradoxal de cette langue sacrée, qui est aussi l'appel du nom, il faut répondre de manière responsable. Le lieu de la responsabilité sacrificielle (p71) est absolument indécidable, incalculable. Selon Scholem, sa génération portait la responsabilité de la sécularisation. Au bord de l'abîme, il ne proposait ni règle, ni solution, mais il affichait sa détermination. Dans ce moment unique de l'histoire, il ne renonçait ni à sa liberté, ni à son engagement.

 

 

C'est sur cette crête que se situe Scholem [dans la lettre analysée, et peut-être aussi dans toute son œuvre] et également Derrida [dans son commentaire de la lettre, et également dans toute son œuvre, avec la déconstruction]. En sécularisant la différance, d'une certaine façon, la déconstruction la sacrifie. Il le faut pour pouvoir parler la langue courante, mais ce sacrifice doit être lui-même sacrifié.

 


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