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Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 17 février 2023

 

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CinéAnalyse : persistance de la photographie

Godland (Hlynur Palmason, 2022) - Quand s'effondrent les limites, les parerga, rien ne peut arrêter la violence originelle, inouïe

CinéAnalyse : persistance de la photographie
   
   
   
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Le film démarre sur une fiction : on aurait retrouvé sept photographies du Sud-Est islandais prises vers la fin du 19ème siècle avec un appareil photographique du même type que celui emporté par Lucas1, le personnage principal2. C’est une fiction, car de telles photographies n’ont jamais existé – elles sont inventées pour les besoins du film, dans lequel elles n’apparaissent pas. En compensation (si l’on peut dire), le format retenu pour la projection (1,35 avec des coins arrondis) correspond au format usuel de ces clichés3. Dans le film, nous ne voyons pas l’Islande de cette époque, mais nous voyons ce que nous pourrions voir si des photos de ce type avaient été prises4.

Plutôt que de se rendre directement, par mer, dans la ville où il est chargé de construire une église, le pasteur danois Lucas choisit de traverser l’Islande par terre afin de découvrir ses paysages et de les photographier5. Alors que les tensions entre Danois et Islandais sont vives, il accorde une priorité à sa passion pour la photo. C’est cet étrange positionnement qui porte la singularité du film. Entre son premier titre, Vanskabte Land, en danois, et le second, Volaða Land, en islandais, l’écart linguistique porte dès le début le poids de l’incompréhension. Cette terre misérable6 n’est pas la terre de Dieu, c’est la terre de pulsions qui s’ignorent et s’affirment dès le début du voyage en bateau. Tandis que Lucas s’active à nettoyer et ranger ses plaques photographiques dans leur lourde caisse, son traducteur lui fait prononcer quelques mots. Il répond : Jamais je ne me rappellerai tout ça. On sent que le matériel photographique compte plus pour lui que le paysage ou la langue. Il n’est pas là pour voir cette terre, mais pour la photographier. Son but n’est pas de rencontrer des gens, mais de rapporter des photos. Ragnar, le guide islandais qui l’accueille à terre, s’en rend immédiatement compte. Il murmure : le diable danois. Lucas ne comprend pas. Tandis qu’ils traversent les paysages nus et magnifiques, la tension ne diminue pas. Un moment crucial est la mort du traducteur, emporté par les eaux7. On l’enterre, Lucas fait une prière, mais rapidement le cadavre remonte à la surface. La béance creusée par cette mort contribue à faire basculer Lucas dans un autre monde. Son corps s’épuise, son esprit s’endurcit, il rejette ce peuple et notamment Ragnar, qui pourtant lui aura sauvé la vie. Lucas arrive au village de destination presque mort, obligé de s’adapter à un environnement qui n’est pas le sien8, où les efforts de traduction semblent vains9.

Le combas entre Lucas et Ragnar, près du matériel photographique éparpillé sur le rocher. Dans quelques instants, la tête de Ragnar sera fracassée.

 

 

C’est l’histoire d’une perte de maîtrise, qui va jusqu’au meurtre et à la mort. Alors que le format retenu pour le film est celui du regard de Lucas, un regard balisé par la photographie, technicisé, cadré, stable, quelque chose se produit du côté du hors champ, du référent, qui vient perturber ce cadre, le déstabiliser, comme si les limites sur lesquelles il repose, ses parerga, s’étendaient de tous les côtés, à l’intérieur et à l’extérieur, et perdaient leur capacité de délimitation, d’arrêt. Vers la fin du film, après avoir construit l’église, Ragnar demande à être photographié. Le pasteur luthérien refuse et hurle sur un ton de violence extrême : « Touche pas mon matériel ! Je ne peux pas et je ne veux pas prendre une photo de ta figure affreuse, hideuse, porc sans cervelle ! »10. Se succèdent alors à l’image, en ordre inversé, les photos prises depuis le début du voyage, lumineuses, belles, bien cadrées. C’est lui, Lucas, qui a choisi de les prendre, mais la demande de cet Islandais qui lui parle soudainement en danois du dimanche, cette demande est inacceptable. Il fait irruption dans un cadre qui n’a pas été prévu pour lui. Ses excuses, sa confession, ses marques de considération, n’ont aucune valeur. Lucas les ressent comme des provocations suspectes, ironiques, insultantes. Pour préserver son moi, il doit absolument repousser, détruire les forces étrangères, hétérodoxes, les puissances sataniques11 que l’autre pays, l’autre langue, la terre puante des volcans, le chaos islandais, menacent d’introduire en lui. En faisant preuve d’un calme, d’une sincérité plus ou moins feinte, en demandant à Lucas de prier pour lui, Ragnar se met dans la position d’un dieu accusateur. Lucas n’a pas d’autre ressource que de s’en prendre à lui physiquement. Ils se jettent l’un sur l’autre, combattent, renversent le matériel photographique, et finalement la tête de Ragnar est fracassée sur le rocher. Rien ne vient justifier ce combat insensé, surgi directement de la terre. Lucas ramasse son matériel et revient piteusement vers le village (une fois de plus, le matériel compte plus que le corps humain). Anna, la fille du potentat local, l’accueille, l’embrasse, mais cela ne suffira pas pour le sauver. Son père Vincent achèvera Lucas d’un coup de couteau.

À la fin du film, Ragnar et Lucas sont morts. Que reste-t-il de l’histoire ? La jeune Ida12, adolescente bilingue qui a servi d’interprète à son arrivée dans le village, quelques photographies qui restituent le passé de l’Islande, et pour nous le film à voir et interpréter comme une archive13. Le destin de Lucas sera celui de son cheval : il n’en restera rien (sauf le film).

1 Interprété par Elliott Crosset Hove.

2 Des plaques au collodion humide. Le principal inconvénient de ce procédé est que le négatif devait être préparé, exposé, plongé dans un bain de nitrate d’argent, puis développé en un temps très court (15-30 minutes), ce qui pose de difficiles problèmes dans l’environnement climatique de l’Islande.

3 Le tournage a été fait sur pellicule, en lumière naturelle.

4 L’image la plus ancienne de l’Islande qui nous soit parvenue est un daguerréotype de 1845 représentant une vue de la baie de Reykjavik réalisé par Alfred des Cloizeaux. Il existe une autre image d’une habitation islandaise de 1856, signée par Louis Rousseau.

5 Le réalisateur Hlynur Palmason est lui-même plasticien, versé dans la peinture, la photo et la création sonore.

6 C’est la signification des titres en danois et islandais. Le titre anglo-français Godland pourrait renvoyer au positionnement de Lucas, qui ne voit que ce qui lui paraît habité par Dieu.

7 Par la faute de Lucas, qui exige de traverser une rivière à gué le jour même, malgré le danger. On peut considérer la traversée comme une autre modalité de la traduction.

8 L’Islande est passé sous la domination du Danemark en 1536. Le 18ème siècle est une période de grande pauvreté et de déclin de la population. Vers le milieu du 19ème siècle commence la lutte pour l’indépendance. L’Althing, créé en 930, est le plus vieux parlement du monde.

9 En Islande, tout le monde apprend le danois, alors que la réciproque n’est pas vraie.

10 Lucas refuse à Ragnar la bénédiction conférée par le portrait.

11 Ces puissances ressenties par Lucas répondent à l’accusation proférée par Ragnar, au début du film, qu’il est un « diable danois ».

12 La propre fille du réalisateur, bilingue danois/islandais, comme son père.

13 L’écriture du scénario a duré huit ans. Hlynur Palmason a filmé pendant près de deux ans, toujours sous le même angle, un glacier, et pendant huit saisons le cadavre en décomposition du cheval de son père.

 


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