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Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 6 mars 2022

 

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CinéAnalyse : autobiographies

The Souvenir Part I et II (Joanna Hogg, 2019-2021) - Il est impossible d'arrêter le mouvement de la mimesis

CinéAnalyse : autobiographies
   
   
   
                 
                       

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Julie, 24 ans, prévoit de réaliser un film dans le cadre de ses études de cinéma. Elle rencontre Anthony, un homme séduisant, cultivé, qui affirme travailler au Foreign Office. Elle pourrait constater assez vite qu'il est drogué, menteur et probablement sans emploi - mais elle préfère ne pas voir ni entendre. Il la manipule, a sans cesse besoin d'argent, va jusqu'à organiser un faux cambriolage pour lui voler ses bijoux, les vendre. Elle ne remarque pas ou fait semblant de ne pas remarquer, continue à l'aimer, ne peut pas se passer de lui, jusqu’à ce qu’un jour on lui annonce sa mort par overdose. Tandis qu’elle vit cette aventure amoureuse, elle est inscrite dans une école de cinéma où elle s’implique assez parcimonieusement, jusqu’au moment où elle en arrive au diplôme de fin d’étude. Sur la base de certaines photographies qu’elle avait prises sur place, elle imaginait au début réaliser un quasi-documentaire sur les dockers de Sunderland, racontant l’histoire d’un jeune garçon qui vit la mort de sa mère. C'est le projet dont elle avait parlé à Anthony, il s’y était intéressé mais l’avait dissuadée d’être trop proche du réel. Pendant la période où elle vit avec lui, elle n’avance guère sur ce projet, et après sa mort, c’est un tout autre sujet qui l’intéresse : un sujet qui, comme il le souhaitait, la touche personnellement. C’est décidé, elle fera rejouer par une actrice sa relation avec Anthony.

Il y a dans le film une extraordinaire série d’emboîtements et de dédoublements, dont certains sont explicites, manifestes, et d’autres plus dissimulés, obscurs.

▪︎ The Souvenir Part I est un film autobiographique qui respecte les codes usuels de l’autobiographie. Pour raconter un épisode de sa vie, la réalisatrice invente un personnage, Julie, qui la représente. Mais ce la est ambigu, car il s’agit de la Joanna de 1985, c’est-à-dire d’un souvenir, d’un spectre. La Joanna de 1985 (inaccessible) est doublement dédoublée : une fois en Julie, et une autre fois dans la Joanna effective de 2019-21, qui se pense comme étant la même personne.

▪︎ Il n’y a pas un film, mais deux : The Souvenir Part I (2019), puis The Souvenir Part II (2021). Dans le récit de la vie de Julie, les deux films se suivent chronologiquement, mais dans la structure du diptyque, Part I est raconté à nouveau dans un autre film, un court-métrage emboîté dans le second, The Souvenir. L’histoire de l’aventure amoureuse de Joanna est racontée deux fois : une fois dans un film que nous voyons (Part I), une autre fois dans un autre film que nous ne voyons pas (The Souvenir).

▪︎ La jeune Joanna est représentée par Julie, et aussi par l’actrice qui joue Julie, Honor Swinton Byrne. Alors que la réalisatrice connaissait la petite Honor depuis sa naissance, elle l’a choisie très tardivement pour le rôle, quelques jours avant le tournage. Ce choix a été un événement dans la vie réelle, qui vient redoubler la rencontre entre Joanna et Tilda (Matilda) Swinton, mère de Honor, dans les années 1970.

▪︎ Dans le diptyque que constituent les deux films, se trouve un triptyque - voire plus. Le film que Julie réalise à l’école intitulé lui aussi The Souvenir, dont nous ne voyons que les répétitions et quelques images, est une sorte de remake de The Souvenir Part I. Ce remake est emboîté dans The Souvenir Part II, et renvoie à un autre film de fin d’étude que Joanna Hogg avait réalisé en 1986, où jouait Tilda Swinton, Caprice, ce qui fait du triptyque un quadriptyque.

▪︎ L’allusion au court-métrage Caprice, véritable ouvrage de fin d’étude de Joanna Hogg, introduit un autre double de la Joanna de 1985 : Lucky, jeune femme naïve qui vit entre les pages d’un magazine de mode. Ce personnage est interprété par Tilda (Matilda) Swinton , mère biologique de Honor Swinton Borne.

 

 

▪︎ La dimension autobiographique se dédouble, puisque Joanna Hogg, qui a l’âge d’être la mère de Honor Swinton Byrne, fait jouer le rôle de cette mère par Tilda, qui était déjà son amie au début des années 1980, avant même les événements du film. Tilda est un double de la Joanna réalisatrice.

▪︎ N’oublions pas que la Julie de The Souvenir Part II est elle-même réalisatrice. Pour réaliser The Souvenir, il lui faut une actrice qui interprète son double. Elle choisit la Garance du film The Souvenir Part II, qui est interprétée par l’actrice française Ariane Labed. Ariane, qui joue Garance, est donc le double de Julie, qui est elle-même le double de Joanna jeune, laquelle est un avatar de Joanna Hogg, la vraie réalisatrice à l’origine du choix d’Ariane fictivement attribué à Julie. Pourtant Garance, particulièrement bavarde dans The Souvenir Part II, ne semble pas se positionner comme un alter ego de la jeune Joanna étudiante.

▪︎ En racontant sa propre jeunesse, Joanna Hogg convoque les paradoxes autoréférentiels du « je ». Elle nomme par ce même pronom personnel la réalisatrice à l’origine des deux films (2019-21) et la jeune femme de 1985. C’est la même personne, le même regard et pourtant ce n’est plus le même . Ce « je » qui dit « je » est un autre dès le moment où il le dit, ce qui témoigne à la fois de l’obligation à réitérer (contrainte de répétition) et de l’impossibilité de répéter le passé.

▪︎ Entre la Julie du film et une autre Julie, Julie d’Etange, l’héroïne du roman de Jean-Jacques Rousseau La Nouvelle Héloïse. En 1985, à l’instigation de son ami d’alors dont Anthony est le double, Joanna Hogg avait découvert dans la collection Wallace le tableau de Jean-Honoré Fragonard Le chiffre d’amour (1775-78), connu en Angleterre sous le titre The Souvenir. On y voit une jeune femme graver un « S. » énigmatique dans l’écorce d’un arbre, une lettre jetée à ses pieds. Il s’agirait de la Julie de Rousseau, confrontée à l’amour impossible qu’elle entretenait avec Saint-Preux. Les trois films The Souvenir Part I, The Souvenir Part II et The Souvenir, réitèrent les enjeux du tableau The Souvenir : en rompant avec Saint-Preux, Julie d’Etange continue à l’aimer. De la même façon, la Julie du film continue à aimer Anthony au-delà de la mort. Les deux Julie ont un point commun : leur deuil passe par la création, une famille pour Julie d’Etange, un film pour l’autre Julie-Joanna.

▪︎ Pour tourner le film, l’appartement où habitait Joanna Hogg en 1985 à Knightsbridge a été reconstitué en studio, avec son lit, son mobilier, sa fenêtre qui donne sur la rue et aussi son vaste miroir mural qui le coupait en deux, multipliant les répliques, les reflets et les réverbérations. À la démultiplication des personnages s’ajoute la démultiplication des images.

▪︎ Il y a plus d’un Anthony qui cache à peine ses duplicités, et plus d’une Julie, qui préfère se cacher à elle-même ce qu’elle sait par ailleurs. C’est cette duplicité-là, condition de toutes les autres, de l’aventure et du récit lui-même, qu’il faut absolument préserver.

▪︎ Pour la Joanna auteure, il ne s’agit pas seulement de se souvenir, il s’agit d’entretenir la mémoire, l’amplifier, la valoriser, de se remémorer non seulement les souvenirs mais aussi l’acte de remémoration, d’en faire un temple, un monument et aussi un écran qui dissimulerait d’autres éléments (oubliés) moins racontables mais qui résonnent à travers ce que nous pouvons ajouter à la longue série des démultiplications.

La dernière scène du film est celle de l’obtention du diplôme. Julie finit légitimée, félicitée, sous les applaudissements de ses parents. Quant à Joanna Hogg, elle est honorée pour ce merveilleux diptyque, consacrée, reconnue comme une grande réalisatrice, une auteure de premier plan. Elle aura, enfin, réalisé une œuvre digne d’être montrée. Elle se sera dégagée d’un milieu familial embarrassant en enrichissant le réel par la fiction - une autre forme de dédoublement.

 


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