Derrida
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Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 15 février 2022

 

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CinéAnalyse : en témoignant d'un désir de pardon

The Lost Daughter (Maggie Gyllenhaal, 2021) - S'auto-punir en s'emparant, par un geste de cruauté impardonnable, de la poupée perdue d'une petite fille abandonnées

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En partant seule en vacances en Grèce, Leda Caruso, traductrice et professeure de littérature comparée à Boston, s’éloigne de ses deux filles Bianca et Martha (23 et 25 ans). Bien que ces filles soient désormais adultes, ce départ solitaire réveille le souvenir d’un autre départ, vingt ans plus tôt, quand elle les a abandonnées pour rejoindre un homme partageant sa culture et ses goûts et lancer sa carrière universitaire. Pendant trois ans, elle a laissé son mari et sa belle-mère s’occuper de ses filles. Quand, sur la plage, elle voit une jeune femme, Nina, s’occuper de sa fille de trois ans, Elena, son passé lui remonte à l’esprit. Dans sa mémoire et les flash-backs du film qui fonctionnent comme des sortes de rêves éveillés, elle redevient Leda jeune femme, tout en s’identifiant successivement, sans pouvoir le contrôler, à Nina, Elena, Martha ou Bianca, sans compter la sœur de Nina, voire sa propre mère dont elle a absolument voulu, dans sa jeunesse, se dissocier. Le catalyseur de cette étrange répétition du trauma est un incident mineur, la disparition de la petite Elena pendant quelques heures. Leda retrouve Nina dans un coin caché de la plage, la ramène à ses parents mais, étrangement, garde sa poupée. C’est dans cette action irrationnelle, injustifiable, d’une femme qui a largement dépassé l’âge des poupées (48 ans), que réside l’énigme du film. Elena, inconsolable, réclamera sans cesse sa poupée, que Leda ne lui rendra qu’au bout de quelques jours, déclenchant la colère de la maman, Nina.

Ces femmes de différentes générations et milieux semblent devenir, dans l’esprit de Leda, une unique personne composite, à la fois persécutrice, victime, aimée, aimable, secourable, maternante, agressive, détestable, méchante, désirante, etc., des personnalités différentes qui s’agrègent avec leurs qualités contradictoires dans un unique fétiche, la poupée volée qu’elle garde, lave, habille, exhibe, cache. Elle voudrait s’en débarrasser, essaie de téléphoner à Nina pour la rendre, mais renonce. Tout se passe comme si elle devait absolument répéter la cruauté dont elle faisait preuve, autrefois, à l'égard de ses filles. Elle essaie de se raisonner, mais la pulsion est plus forte.

Un film visible seulement sur Netflix.

 

 

On peut penser que ce film a une dimension autobiographique. Maggie Gyllenhaal, mère de deux filles, le réalise alors qu’elle a dépassé la quarantaine. Le film est inspiré par un roman d’Elena Ferrante, auteur mystérieux qui aurait laissé entendre que son œuvre contenait des éléments de sa propre vie. Plus d'une interprétation est possible, par exemple sociologique : plus d’une femme a connu l’expérience du « plafond de verre » qui oblige à choisir entre maternité et carrière; ou psychologique : plus d’une maman répète dans sa vie les rapports qu’elle a eus avec sa mère. Mais le film va plus loin. Il décrit une femme incapable d’empathie, pas seulement ambivalente mais franchement hostile, haineuse, aux prises avec des pulsions destructrices dirigées contre ses filles et contre elle-même. En s’emparant de la poupée, elle tente à la fois d'assouvir et de maîtriser ces pulsions, tout en se vengeant de la petite fille qui l'empêche de vivre, de jouir et de réussir.

Mais ce n'est pas tout. Le film va encore plus loin. Il pose la question angoissante, insurmontable, de l'impardonnable. Leda ne peut pas se pardonner elle-même son comportement de mauvaise mère. En dérobant la poupée, elle répète l'événement maléfique, le trauma initial, avec l'espoir d'un autre dénouement. Et si, cette fois-ci, on lui pardonnait? Et si, cette fois-ci, elle réussissait à se pardonner elle-même? En laissant une personne bienveillante entrevoir la poupée, en la rendant finalement à Nina, en offrant à Nina son appartement pour ses ébats sexuels, elle espère recevoir d'un autre, d'une autre, enfin, une réponse positive. Mais ça ne marche pas. L'autre femme confrontée à l’ambigüité des relations avec son mari et sa fille, une situation qu’elle connait trop bien, ne se prête pas au jeu. Ce qui est impardonnable, inexpiable, irréparable, ne se termine jamais. C’est une dette qui ne peut que s’imposer, se réitérer. Que la réitération se présente comme acte bizarre, inattendu, absurde, comme tragi-comédie ou comme farce, ne change rien au fond du sujet : il est impossible de s'en débarrasser.

 


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zm.Gyllenhaal.2021

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