Derrida
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Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 16 janvier 2022

 

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CinéAnalyse : sur l'imbrication du pouvoir et du sexe

Tromperie (Arnaud Desplechin, 2021) - Une séduction verbale, oblique, indirecte, instaure une liaison trompeuse, décevante, déprimante - mais jouissive

CinéAnalyse : sur l'imbrication du pouvoir et du sexe
   
   
   
CinéAnalyse : le désir pervers source de régulation CinéAnalyse : le désir pervers source de régulation
                 
                       

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Le film montre une relation entre un écrivain plus âgé, célèbre, ancien professeur, pas loin de la soixantaine et pas spécialement beau, et une femme plus jeune, plutôt jolie, 34 ans au moment des faits, une dissymétrie qui, dès le départ, évoque un fantasme masculin plutôt qu'une réalité. L'ambigüité est gardée jusqu'au bout. On ne saura pas vraiment si l'écrivain alter ego de Philip Roth a inventé cette histoire, s'il a lui-même écrit tous les dialogues que nous entendons comme il le prétend devant son épouse, ou si cette liaison a effectivement eu lieu, comme l'affirme l'épouse qui connaît bien son mari et ne manque pas d'expérience. On ne le saura jamais. Tout est organisé dans le film pour préserver cette incertitude. Le pouvoir de l'écrivain ne s'exerce pas directement. Il passe par le verbe, la parole, un processus compliqué de séduction qui transite par le discours. S'il avait voulu la séduire directement, il n'aurait vraisemblablement pas réussi, mais par le moyen oblique de la parole dont il est un expert, il y arrive. Si la jeune femme n’y trouvait pas un certain plaisir, elle ne reviendrait pas. Elle apprécie sans doute cette dimension indirecte, cette oblicité, qui contraste avec la vie courante, la banalité du mari. Avec l’écrivain, on a le sentiment que tous les échanges, même les plus frontaux, disent autre chose que ce qu'ils disent. Son studio appartient plus au monde de la fiction qu’au monde réel, et plus sa parole est crue, plus son corps devient sensuel. Au bout d'un certain temps, la jeune femme propose elle-même que la relation devienne sexuelle, mais on n'est pas sûr que ce soit vraiment elle qui l'ait décidé, ce pourrait être lui qui aurait pris la décision, de biais. En tous cas elle consent, il n'y a pas de doute sur ce point. La parole n’ayant pas de borne, elle peut être aussi grivoise, voire plus.

 

 

Mais il y a aussi l’autre mesure, celle de la dépression, la détresse. Toutes les femmes avec lesquelles l'écrivain est en relation sont insatisfaites, malheureuses. Tout se passe comme si son plaisir à lui dépendait de leur frustration à elles. Elles savent, à l'avance, que la liaison est passagère, que ce n'est qu'un cheminement provisoire jusqu'au point de rupture qui arrivera fatalement. Dans ce jeu pervers, il est clair que l'écrivain ne donnera jamais ce qu'il prétend offrir. Il est clair aussi que la victime, c'est la femme, victime consentante mais toujours triste, victime souriante mais toujours au bord des pleurs. Quand la jeune femme s’en va définitivement, elle est encore plus triste que lui. Or cet homme trompeur, tortueux, retors, il est juif, il est même plus, il est le Juif. La femme séduite, qui peut être anglaise, ou tchèque, ou américaine, ou folle, n'aura jamais accès à une relation complète, un amour franc. Le Juif-écrivain contourne, il manœuvre, il fait ce qu'il faut pour s'attacher les femmes, sans jamais y être assujetti. C'est une sorte de cosmopolite sexuel, de sexocosmopolite. L'attache est d'autant plus solide qu'elle ne se présente pas comme désir d'attacher ou volonté d'attachement, elle prétend laisser la liberté à l'autre, alors qu'elle le lie indissolublement. C'est une sorte de piège, de perversion douce qui fait de la femme un objet dépendant et entretient son insatisfaction pour qu'elle revienne toujours vers lui. Il suscite plus que le consentement, il suscite la dépendance. En autorisant la rupture, il offre une fausse liberté, mais sans vraiment la permettre. Enfermer de cette façon la femme dans une position masochiste fait de lui un sadique, pour ne pas dire un tueur, puisque l'une d'entre elles est malade du cancer. Il est vrai que si elle en redemande, c'est qu'elle y trouve une certaine forme de plaisir ou de contentement. Mais de quel contentement s'agit-il ? N'est-ce pas le plaisir d'être mise à sa merci, avant d'être inéluctablement détruite ?

Et pourtant Tromperie n'est ni un film de dénonciation, ni un film à la gloire de Philip Roth, c'est un film jouissif. Le livre Tromperie a été écrit en 1976, bien avant #metoo, mais on dénonçait déjà à l’époque la misogynie de l’auteur, sa tendance à enfermer les femmes dans une relation d’emprise, de dépendance émotionnelle et affective. La qualité du film, en tant qu'œuvre de cinéma, tient à sa faculté à susciter en nous aussi, spectateurs, du plaisir. L'œuvre est complexe, bavarde, ambiguë, en un mot oblique, et c'est justement pour ça que nous l'aimons. Elle renvoie à un ou des monde(s) que l’on croise rarement, des mondes d’au-delà du monde courant qui touchent à la sensualité du verbe, à la plasticité de la fiction. Ces mondes fragmentaires, irréels, on ne peut les évoquer qu’obliquement. Ils déçoivent, mais on est toujours tenté d’y revenir.

 


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zm.Desplechin.2021

Rang = zDesplechinTromperie
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