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Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 29 décembre 2021

 

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CinéAnalyse : en accueillant l'autre par le biais de l'oeuvre

Let them All Talk (Steven Soderbergh, 2020) [La grande traversée] - Entre l'œuvre, la vie, la mort, la frontière reste indécise

CinéAnalyse : en accueillant l'autre par le biais de l'oeuvre
   
   
   
CinéAnalyse : en réitérant, dans un film, une écriture CinéAnalyse : en réitérant, dans un film, une écriture
                 
                       

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Alice Hugues, écrivaine américaine reconnue interprétée par Meryl Streep, est invitée au Royaume-Uni pour recevoir un prix littéraire. Ne pouvant pas prendre l’avion pour raison de santé, elle accepte d’y aller sur un luxueux bateau de croisière, le Queen Mary 2, sous réserve de pouvoir choisir ses accompagnateurs. Son choix se porte sur deux de ses amies de jeunesse, Roberta et Susan et son neveu Tyler. L’éditeur accepte de couvrir les frais du voyage dans l’espoir qu’elle donne une suite à un best-seller largement vendu, You Always/You Never. L’agent littéraire d’Alice, Karen, embarque sur le même navire sans l’avertir, dans l’espoir de recueillir des informations sur l’ouvrage en cours d’écriture, dont le contenu reste secret.

Le film a été tourné pendant la durée de la traversée transatlantique (huit jours), vécue dans la même temporalité et le même espace par les professionnels, les acteurs et les personnages qu’ils incarnent. Il raconte une tranche de vie de tous les participants, quel que soit leur statut. Qui est Alice Hugues ? On n’en sait pas grand-chose, sauf qu’elle n’a pas d’enfant, qu’elle a joué un rôle majeur dans l’éducation de son neveu, Tyler, et que l’essentiel de sa vie se passe à écrire. C’est une pure écrivaine, qui prétend « laisser les autres parler » (titre anglais du film : Let them talk), tout en restant solitaire, narcissique, tournée vers elle-même, par contraste avec un autre écrivain, Kelvin Kranz, rencontré sur le bateau, qui fabrique à la chaîne des blockbusters, mais est plus ouvert et attentif aux autres. Alice reconnaît que ses livres sont liés à ses expériences, aux personnes qu’elle a rencontrées, aux situations qu’elle a vécues, mais ne dit jamais lesquels. Il faut que son inspiration reste secrète, comme le thème actuel de son livre. Avec ce dispositif, la prestigieuse actrice Merryl Streep prend la place de l’auteur en général. Les auteurs du film, la scénariste Deborah Eisenberg et le réalisateur Steven Soderbergh, peuvent, dans la fabrication même du film, s’identifier à elle.

Pourquoi Alice a-t-elle invité ces deux anciennes amies avec lesquelles elle n'a absolument aucune complicité ? C'est difficilement compréhensible. On pourrait supposer qu’elle voudrait continuer à utiliser des fragments de leur vie comme elle l’a peut-être fait pour l’écriture de ses romans, mais son comportement contredit cette hypothèse : elle s'isole dans sa chambre, ne prend aucune nouvelle d’elles et ne partage avec elles que le dîner, sans jamais les interroger ni révéler quoi que ce soit de ses intentions. Tout se passe comme si elle tentait d’expérimenter l’inverse de l’amitié, une anti-amitié : voyager ensemble lorsque l’amitié a disparu, lorsque la proximité s’est transformée en hostilité. L’écrivaine se ferait manipulatrice, elle jouerait un jeu pervers dont la clé ne se situerait que dans des écrits qu’elle cache.

Roberta faisant à Alice sa proposition obscène.

 

 

Le film aurait été improvisé à 70% par les actrices. Steven Soderbergh affirme dans une interview que cette improvisation n’est pas essentielle, car les actrices ne pouvaient s’exprimer que dans un cadre précis, prédéterminé. Cela ne l’a pas empêché d’intégrer leurs conversations au film, un « emprunt » qui entre en résonance avec l’accusation de Roberta, qui reproche à Alice d’avoir utilisé, pillé sa vie pour réaliser son œuvre. De même qu’Alice aurait trouvé son inspiration d’un divorce de Roberta, Steven Soderbergh aurait trouvé son inspiration de la vie et du passé des actrices.

Dans ces conditions, qui est véritablement l’auteur ? La réponse tient dans une mise en abyme : l’auteur instrumentalise un acteur qui est lui-même auteur, qui instrumentalise un acteur qui est lui-même auteur, etc. La fonction d’auteur est à la fois disséminée et affaiblie. Dans un article de la revue Positif, Christian Viviani soutient qu’Alice est un Soderbergh « qui s’affirme comme un auteur qui constamment met en doute son statut d’auteur ». En racontant l’histoire de l’écrivaine Alice Hugues, qui incorpore en partie l’histoire de l’actrice Merryl Streep et de ses relations avec les autres actrices, Soderbergh raconte l’histoire du tournage de son film.

C’est donc un film qui a pour thème la question du rapport de l'œuvre à la vie. Dans le basculement final, Roberta, obnubilée par l’argent, se déclare prête à raconter toute sa vie à Alice en échange de 30% des recettes. Ce soudain monnayage déplace le rapport œuvre/vie. Ce n’est plus une énigme, un trou opaque comme le prétend ou le déclare Alice, c’est une manœuvre cynique. Alice prétend idéaliser l’inspiration de l’écrivain, trouver de nouveaux mots pour dire l'au-delà des mots, alors que l’écriture d’un livre n’est qu’une fabrication économique. Elle perd sa place d’écrivain respecté et se transforme en commerçante, dans une relation d’échange avec son ancienne amie. Dans un premier temps, ce nouveau positionnement choque Alice, mais dans un second temps c’est la source d’une nouvelle inspiration. Elle passe une nuit entière à écrire ; c’est son dernier écrit (une sorte de testament), car elle meurt le lendemain matin. Le résultat de cette nuit d’écriture, un nouveau manuscrit, est volé par Roberta, obsédée par l’idée qu’Alice doit lui rembourser sa dette. Roberta tente de vendre, de monétiser l’objet, mais échoue. Selon Karen, le texte n’est qu'un brouillon illisible, inutilisable pour les éditeurs. Il est restitué à l’héritier légitime d’Alice, son neveu Tyler qui, sans le lire, le range parmi les autres manuscrits de sa tante.

Même après le décès de l’auteur, la vie et l’œuvre sont indissociables. C’est le sens du dernier acte du film, quand Tyler, Roberta et Susan se rendent sur la tombe de Blodwyn Pugh, une femme écrivain admirée par Alice. Pour Tyler, le dépôt d’une gerbe est un pas au-delà : en jetant un bouquet de fleurs sur la tombe, il dit adieu à sa tante et commence une autre vie. Roberta n’a rien à dire, n’en retire rien, et n’est en aucune façon transformée par son rapport à Alice. Susan a une autre idée : elle va voir l’écrivain Kelvin Kranz pour lui proposer une histoire en rapport avec sa propre vie. Pour elle non plus l’amitié n’a pas beaucoup d’importance et peut toujours être transformée en avantage économique.

Il faut ces imbrications successives pour que Steven Soderbergh se raconte à travers une autre (auto-hétéro-bio-graphie). Quand le film se termine avec la mort de l’écrivain, l’alliance vie - mort - œuvre trouve une nouvelle incarnation.

 


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