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Sources (*) : CinéAnalyse : Deuil de traces qui s'effacent               CinéAnalyse : Deuil de traces qui s'effacent
Pierre Delain alias Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 4 août 2020

 

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Essai sur un cinéma du pas au-delà

L'étreinte du serpent (Ciro Guerra, 2015) - Les traces des civilisations disparues appellent un deuil inarrêtable, une hantise infinie, qu'aucun savoir ne peut effacer

Essai sur un cinéma du pas au-delà
   
   
   
                 
                       

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Personne n'avait posé sa caméra dans cette région depuis une trentaine d'années. Les mêmes occidentaux qui ont détruit la culture indienne, qui ont porté la mort dans la forêt amazonienne, sont les seuls à pouvoir en sauver quelques restes : des schémas, des notes inscrites dans des cahiers que déjà seuls les savants peuvent déchiffrer, et que bientôt même eux seront incapables de comprendre.

Tout tourne autour d'un homme, l'indien Karamakate, seul et ultime porteur vivant d'une culture qu'il a déjà partiellement oubliée. Il doit concilier son rejet, pour ne pas dire dégoût à l'égard de ceux qui ont détruit son peuple, et une attirance, voire une complicité pour ceux (les mêmes) qui tentent de sauver ce qu'il en reste. Son drame, c'est que sa mémoire repose en partie sur ces étrangers. Il comprend l'espagnol, mais fait semblant de l'ignorer; il faut qu'il les aide, et il faut en même temps qu'il se protège d'eux.

C'est un film qui dénonce le colonialisme, sans s'arrêter au manichéisme. Certes il y a d'un côté des méchants : les missionnaires, les exploitants du caoutchouc, et de l'autre côté des gentils : les indiens, les scientifiques. Les premiers sont les fossoyeurs de la culture amazonienne, dans tous les sens du terme, et les seconds finissent par disparaître eux-mêmes. Il en reste un deuil que partage le spectateur : pour les indiens et leur culture, pour les scientifiques sincères. Le genre de deuil qu'il serait criminel de réussir. A la fin on ne partage qu'une terrible tristesse.

Deux écrivains ont vécu en terre mexicaine une expérience analogue : Aby Warburg en 1895-96 chez les Indiens Hopis (événement raconté en 1923 dans sa célèbre conférence Le Rituel du serpent); et Antonin Artaud en 1936 lors de son Voyage au pays des Tarahumaras. Tous deux ont été marqués par cette expérience et enfermés à un moment de leur vie en hôpital psychiatrique - comme si cette sorte de folie menaçait l'ordre occidental.

Contraste entre ce film et sa caricature, The lost city of Z, de James Gray. Percy Fawcett est un ignorant, un soldat perdu qui cherche la gloire en Amazonie. Il n'a aucun contact, aucun point d'ancrage dans cette jungle, sauf une ville qui est le pur produit de son fantasme. Il en va de même pour les films de Werner Herzog, Aguirre, colère de Dieu (1972) et Fitzcarraldo (1982), où des Européens avides de pouvoir et de reconnaissance instrumentalisent et méprisent les Indiens. Au contraire les deux explorateurs du film sont des savants qui respectent l'Indien, parlent sa langue et ne le considèrent pas seulement comme objet de savoir, mais aussi comme personne. L'un est malade, l'autre est fait prisonnier. Ils sont engagés dans cette quête qui appelle, en même temps que celles des Indiens, leur propre disparition.

Ce qui reste de Karamakate après le réveil du botaniste.

 

 

Dans le générique de fin (dans le film mais hors du film, après le film), on peut lire la déclaration : "Ce film est inspiré des carnets de voyage de Theodor von Martius et Richard Evans Schultes". Puis : "Estos diarios son lo unico que hoy se conoce de une gran cantidad de culturas amazonicas. Esta pelicula esta dedicada a la memoria de los pueblos cuya cancion nunca conoceremos" (Traduction : Ces carnets sont les seuls témoignages dont nous avons connaissance aujourd'hui d'un grand nombre de cultures amazoniennes. Ce film est dédié à la mémoire des peuples dont nous ne connaîtrons jamais la chanson).

Les auteurs du film et les spectateurs partagent un deuil étrange, celui de civilisations que ni les uns ni les autres n'ont connues et ne connaîtront jamais. Tout ce qui s'en raconte aujourd'hui n'est que restitution, fiction construite à partir de notes, d'écrits, de dessins, d'inscriptions ou de quelques photos prises par des étrangers dont le contexte est en général impossible à restituer. Le film dont le titre espagnol est El Abrazo de la Serpiente est une fiction de ce genre, qui tente de construire un témoignage à partir de ce qu'ont laissé les témoins. Mais Nul ne témoigne pour le témoin dit Paul Celan (Niemand zeugt für den Zeugen), seul le témoin peut témoigner de ce qu'il a vu. Tous les témoins sont morts, et l'événement lui-même est muet, dépourvu d'âme, chullachaqui. La langue indienne est encore parlée, mais la tradition amazonienne n'a plus de locuteur, elle est sans parole. Dans le film, le seul héritier des indiens, Karamakate, qui s'était donné pour tâche de garder la mémoire de sa culture, l'avait déjà presque oubliée avant de disparaître lui aussi et de ne laisser aucune autre trace qu'un collier. Son fantôme revient dans le film, mais seul, sans monde, ou sans autre monde que le savoir des occidentaux qui ont archivé de rares fragments de cette culture. C'est à eux, pour eux qu'il délivre le remède traditionnel, la caapi, et non pas pour les descendants de son peuple qui ne sont pas prêts à la recevoir (mais peut-être le seront-ils un jour). L'archi-écriture reste, mais la parole ne peut plus s'ériger en autorité. Les deux archontes de cette parole étant eux aussi morts et disparus, il ne reste rien d'autre que le deuil d'une trace - occasion pour le regardeur du film de s'interroger sur le statut de ce deuil. C'est un deuil singulier qui ne facilite pas notre propre survie, dans notre monde, car il efface nos distinctions coutumières entre mémoire et oubli, rêve et réel, vivant et spectre, modèle et reproduction, et même entre colonisé et colonisateur, Indien et Occidental. Le deuil garde quelque chose de ce qui est perdu, il n'y a pas d'oubli absolu (il reste au moins un nom, des images, quelques mots), mais la chose ne peut pas s'écrire comme telle.

À la façon d'une langue sacrée, la chose oubliée s'installe entre les langues. Dans la même conversation et parfois dans la même phrase, on passe d'une langue à l'autre : langues indiennes, espagnol, portugais, latin, allemand, anglais. Ne jamais cesser de traduire, c'est aussi préserver, irrémédiablement, l'intraduisible qui ne peut se dire dans aucune de ces langues, que le savoir des occidentaux, communicable par principe, ne peut pas saisir. Les Indiens en donnent les éléments, mais ce qu'ils donnent ne peut pas non plus être assimilé. Double deuil : du sens primitif par les Indiens et de la connaissance scientifique par les occidentaux. La trace tend à disparaître, mais elle n'est pas détruite. Elle a laissé un testament illisible, un héritage qui se passe de toute présence subjective. L'étreinte du serpent (El abrazo del serpiente) n'a pas cessé, mais on ignore à qui elle s'adresse, et dans quelle langue elle parle. Ce n'est pas nouveau : les Indiens l'ignoraient déjà. Le film nous fait un don : le plus inaccessible des points de départ.

Le film commence avec Karamakate (le "bouge-mondes") jeune Indien accroupi dans la forêt amazonienne, vêtu selon la tradition. On est en 1909. Une barque arrive. Un autre Indien habillé à l'européenne l'appelle par son nom, lui présente Theodor von Martius, son compagnon, très malade. Karamakate accuse le blanc de s'être approprié le collier qu'il porte autour du cou. L'ethnologue allemand parle sa langue ainsi que l'espagnol. Il lui annonce que le collier lui a été donné en bonne et due forme, et qu'il connaît certains membres de sa tribu qui sont toujours vivants. Le collier est la preuve qu'il les a rencontrés. Il lui demande de l'accompagner dans la jungle. Karamakate commence par refuser, puis se ravise. Il peut soigner le blanc, s'il le conduit vers son peuple.

Puis voici Karamakate vieux, dessinant sur un rocher. On est en 1940. Même surprise en voyant arriver une barque avec un autre blanc. C'est Richard Evans Schultes, botaniste américain, qui cherche à retrouver la plante avec laquelle Theodor aurait été guéri, la yakruna. Il transporte de nombreux livres et parle, lui aussi, la langue de l'Indien. La yakruna, croit-il, grandit sur l'hévéa et purifie le caoutchouc. Il propose de l'argent à Karamakate, qui en rit. Richard explique alors qu'il n'a pas de rêves, et que la yakruna pourrait l'aider à rêver. C'est sa seconde motivation. Richard a de la coca, il la propose à Karamakate mais celui-ci avoue qu'il a oublié comment elle se préparait. Richard lui montre. Ils en mangent. Karamakate a aussi oublié où se trouve la yakruna. Il faudra qu'ils le découvrent ensemble. On s'aperçoit que Karamakate a tout oublié, y compris la signification de ses dessins. Les pierres, les arbres, les plantes ne lui parlent plus, ne répondent plus à ses questions. Il n'est qu'un chullachaqui, une coquille vide, sans âme, privée d'émotions. Il ne sait même plus préparer le mambe (plat local), il en pleure. Ils partent, mais la barque est trop chargée. Karamakate examine les livres de Theodor que Richard a emportés avec lui. Ce n'est pas Theodor, dit-il, ce n'est que son chullachaqui. Richard lui annonce qu'il est mort sur place [ce n'est pas vrai, le vrai Theodor von Martius dit Théo est mort chez lui en 1924].

Retour en 1909. Théo retrouve un groupe d'Indiens qu'il a connus autrefois. Ils lui prennent sa boussole - impossible de la récupérer. Théo ne veut pas se débarrasser de ses bagages, qui contiennent tout le savoir accumulé en quatre ans d'expédition, et tout ce qui le rattache à sa femme et ses enfants. "Tout abandonner serait tout oublier", dit-il. Ils arrivent dans une exploitation de caoutchouc, un massacre a eu lieu, un indien mutilé ne demande qu'à mourir. Théo a rêvé, sans le savoir, un dessin d'indien. Karamakate accepte de lui faire boire le caapi (boisson sacré), mais le caapi ne lui parle pas. Tu ne sais pas écouter, lui dit Karamakate. Il le ressent comme l'échec de son voyage. Il prend une photo de Karamakate et la lui montre. Pour Karamakate, c'est un chullachaqui : un être identique à toi, mais vide, creux (une reproduction). On en a tous un. Un chullachaqui n'a pas de souvenirs, il erre à travers le monde, vide comme un fantôme, dans le temps sans temps.

Ils arrivent sur le territoire d'une mission catholique. Il y a des enfants auxquels on interdit de parler leur langue. Le moine terrorisé finit par les accueillir quand il comprend qu'ils ne sont pas liés au trafic de caoutchouc. Karamakate explique aux jeunes indiens enfermés dans la mission qu'ils ne doivent jamais oublier leur culture, leur langue. "Toutes les plantes, les arbres, les fleurs, sont pleins de sagesse. N'oubliez jamais qui vous êtes, ni d'où vous venez. Ne laissez pas notre chanson s'éteindre" (mais lui-même finira par oublier). La nuit, un jeune indien est fouetté par le moine; ils font fuir les enfants et s'enfuient eux-mêmes (dans son enfance, Karamakate s'était enfui de la même mission, ce qui explique sa connaissance de l'espagnol).

Retour en 1940. Karamakate a oublié le chemin vers la yakruna. Il dit à Richard : c'est toi qui me guide. Richard découvre une nouvelle espèce d'hévéa. Ils parviennent eux aussi au territoire de la mission, mais le lieu est occupé par une secte qui attend le messie. Une maladie les afflige, ils s'auto-flagellent. Leur chef est un portugais qui se prend pour le Christ, dont la femme est malade. Richard et Karamakate sont faits prisonniers, jusqu'à ce que Karamakate réussisse à guérir la femme du chef. La communauté fait la fête, c'est une sorte d'orgie. Ils s'enfuient. Peu à peu, au fur et à mesure qu'il répète son premier voyage avec un blanc, Karamakate retrouve la mémoire. Richard doit lui-même trouver le chemin, mais il faut pour cela jeter le savoir à la rivière. Richard jette tous ses objets, y compris sa montre, mais il garde le tourne-disque. La musique le ramène à Boston, chez ses ancêtres. Il faut tout abandonner pour devenir guerrier, dit Karamakate, et s'enfoncer seul dans la jungle, guidé par ses rêves. Richard doit découvrir, seul et en silence, ce qu'il est vraiment, se transformer en un vagabond de rêves. Théo s'y est perdu. Richard serait-il le fantôme de Théo?

Retour en 1909, Théo délire. Karamakate lui demande ce qu'il a rêvé. Rien, mais il aurait dû rêver du jaguar. Théo accomplit un acte interdit, il pêche et mange un poisson crû. Il faut éduquer les blancs, explique l'indien occidentalisé à Karamakate. Il le faut pour que les Indiens survivent. Karamakate met ses habits de fête en approchant du village de sa tribu. Ceux-ci éclatent de rire en le voyant arriver. Ils prétendent fêter la fin du monde avec la yakruna, mais c'est une yakruna cultivée, avec des arbres désséchés. Pour Karamakate c'est le blanc Théo qui est responsable de cette déchéance. Il fait brûler la yakruna tandis que les ennemis colombiens arrivent et que la population, pour s'enfuir, traverse le fleuve à la nage. Son compagnon met Théo dans une barque, ils traversent à leur tour. Alors seulement Théo rêve du jaguar et de son combat contre le boa.

En 1940, ayant retrouvé peu à peu la mémoire, Karamakate dit à Richard que son chemin est dans la musique. C'est un rêve, laisse-toi guider. Le rêve est plus réel que la réalité. Il faut abandonner les plans, les cartes, et écouter parler le monde, chanter la chanson de ses ancêtres, pas seulement avec les oreilles. Richard demande le caapi, mais celui-ci ne pourra l'aider que quand il croira. Richard s'endort, il rêve, et, protégé par Karamakate, devine le chemin vers la yakruna. Ils montent au sommet d'une colline, l'"atelier des dieux", qui surplombe la jungle. Il y a là une fleur de yakruna, juste à point. Richard veut la garder, mais Karamakate décide d'en faire du caapi. C'est le dernier pied de yakruna du monde, Karamakate a détruit toutes les autres. C'est leur dernière chance, le cadeau que Karamakate fait à Richard. "Je ne suis pas venu jusqu'ici pour ça" avoue Richard - qui veut la fleur et non pas la substance magique. "Si, tu l'as fait" répond Karamakate. "Je te dis que non" réplique Richard. Il explique alors son véritable objectif : fournir du caoutchouc pour la guerre européenne. Tu veux faire de la yakruna une arme de mort, dit Karamakate. Richard sort son couteau, mais il n'a pas le courage de tuer Karamakate pour récupérer la yakruna. Karamakate prépare le caapi. "Enlève ta chemise" dit-il à Richard, montre-moi ton dos. Il y inscrit des dessins. "Voici le caapi medora, le plus puissant de tous. Il a existé avant la descente du serpent. Il t'emmènera le voir. Il est énorme, mais ne le crains pas. Laisse-le t'embrasser. Son étreinte t'emmènera dans des lieux anciens où même l'embryon de la vie n'existe pas. Bois. - J'ai essayé de te tuer, je n'en suis pas digne. - J'ai essayé moi aussi, dans le temps sans temps, hier, il y a quarante ans, il y a cent ans, ou même des millions d'années. Mais tu es revenu. Ce n'est pas mon peuple que je devais instruire, mais toi."

Richard boit le caapi. "Emmène-leur [à ton peuple, aux occidentaux] plus qu'ils n'ont demandé. Emmène-leur une chanson. Raconte-leur tout ce que tu verras et sentiras. Reviens comme un homme entier". Il lui souffle dans le nez comme il le faisait en 1909 avec Theodor. "Tu es cohiuano". C'est la dernière phrase de Karamakate avant que Richard ne sombre dans un rêve de jungles et de montagnes inaccessibles. Il rêve de Karamakate jeune, une lumière sort de ses yeux et de sa bouche, le film passe en couleurs : dessins abstraits, géométriques, à la manière des indiens. Quand Richard se réveille, il y a près de lui un collier, celui de Theodor, qui est aussi celui de Karamakate, qui a disparu. Sans bagages mais entouré d'insectes vivants, Richard accomplit seul le chemin du retour. Il n'emporte rien avec lui, rien d'autre que cette sorte d'initiation que lui a procuré Karamakate.

 


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