Derrida
Scripteur
Mode d'emploi
 
         
           
Lire Derrida, L'Œuvre à venir, suivre sur Facebook Le cinéma en déconstruction, suivre sur Facebook

TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

Les collectes de l'Orloeuvre
   
     
L'écranophile - sur des films où ça se déconstruit                     L'écranophile - sur des films où ça se déconstruit
Sources (*) : CinéAnalyse : Deuil de traces qui s'effacent               CinéAnalyse : Deuil de traces qui s'effacent
Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Guilgal, 1988-2019, Page créée le 4 août 2020

 

-

CinéAnalyse : de langue à langue, aucune ne suffit

L'étreinte du serpent (Ciro Guerra, 2015) - Les traces des civilisations disparues appellent un deuil inarrêtable, une hantise infinie, qu'aucun savoir ne peut effacer

CinéAnalyse : de langue à langue, aucune ne suffit
   
   
   
Essai sur un cinéma du pas au-delà Essai sur un cinéma du pas au-delà
                 
                       

Pour l'acquťrir, cliquez

sur le livre

logo

 

{Dans le générique de fin, on peut lire la déclaration suivante : "Ce film est inspiré des carnets de voyage de Theodor von Martius et Richard Evans Schultes". Puis : "Ces carnets sont les seuls témoignages dont nous avons connaissance aujourd'hui d'un grand nombre de cultures amazoniennes. Ce film est dédié à la mémoire des peuples dont nous ne connaîtrons jamais la chanson". Le film commence avec Karamakate (le "bouge-mondes"), jeune Indien solitaire accroupi dans la forêt amazonienne, vêtu selon la tradition. On est en 1909. Une barque arrive. Un autre Indien habillé à l'européenne l'appelle par son nom, lui présente Theodor von Martius, un Blanc très malade qui parle sa langue. Karamakate repère immédiatement le collier autour du cou de l'étranger : s'il l'a, c'est qu'il l'a volé. Le Blanc, qui se révélera plus tard être un ethnologue allemand, lui répond que le collier lui a été donné selon les règles traditionnelles par des membres de sa tribu. Il n'y a pas eu de vol, le collier est la preuve concrète qu'il les a effectivement rencontrés. S'il veut bien lui servir de guide dans la jungle, Karamakate pourra les retrouver. Le jeune Indien solitaire commence par refuser, puis se ravise. Il n'a pas confiance dans le Blanc, mais finalement il n'a rien d'autre à faire. Le Blanc prétend que son peuple n’a pas complètement disparu, qu’il en reste quelque chose. Et si je m’étais trompé se dit-il, et si je portais le deuil d’un vivant? Alors il accepte, au moins pour un temps, de soigner la maladie tropicale qui affecte le Blanc avec cette plante secrète qui, en principe, ne lui est pas destinée, la yakruna.}

[Sophie] : Il y a longtemps, avant même l'existence du cinéma, on a exterminé les Indiens en si grand nombre qu'il n'y avait presque plus personne pour en prendre le deuil. Alors Karamakate les a tous remplacés. Désormais c'est lui le gardien du deuil, il ne vit que pour ça, il n'a pas d'autre but, persuadé qu'entre l'histoire de son peuple et lui, l'alliance de mort est irréversible. Et voilà que cet intrus, cet étranger, ce Blanc, lui laisse entendre que ce n'est pas fini. Il était tellement persuadé que son deuil devait être infini que cette suspension le laisse atterré. Rien n'a changé, son peuple n'est pas revenu, ses proches sont morts et disparus depuis longtemps, mais voici qu'arrive quelqu’un qui peut lui faire croire à un retour. Ce n’est qu’un Blanc probablement aussi criminel que les autres, mais il revient avec quelques marques, quelques traces de son peuple disparu. Karamakate est méfiant, il ne veut pas perdre la seule chose qui lui reste, le deuil. Et si ce retour du Blanc pouvait signifier, au moins partiellement, le retour de son peuple? Et si quelque chose, une petite étincelle de son passé, remuait encore?

[Pascual] : La position de Karamakate est à la fois difficile et confortable. La formule qu’il a trouvée: je ne peux survivre que par le deuil, l’enferme dans la solitude mais le laisse tranquille, elle lui évite tout souci ou hésitation. Il a inventé sa propre convention. Dans la plupart des sociétés, les endeuillés attendent qu’un décès survienne pour s’habiller en blanc, en noir ou autrement, mais Karamakate n’attend plus rien, il reste presque nu par principe. Il n’est pas évident que le deuil vienne après la perte, il peut aussi venir avant, il peut venir indépendamment de toute perte. Celui que j’ai perdu, je peux ne l’avoir jamais connu ou l’avoir moi-même inventé. Tout se passe comme si la perte, le manque ou la mort n’étaient pas la cause du deuil, mais sa conséquence. On peut avoir vécu un deuil, le vivre en permanence, depuis longtemps et même depuis toujours, sans avoir subi, réellement, cet événement bien délimité et reconnu par la société. Il me semble que dès que je suis arrivé dans le monde, j’ai été accueili par le deuil de ce que je croyais avoir perdu. C’est ce qui me permet de m’identifier à Karamakate. Cette croyance m’accompagne toujours, elle ne me lâche jamais. Je n’ai pas besoin du rituel théâtral, j’ai juste envie de rester nu comme lui.

[Danel] : J’ai tout perdu depuis longtemps, jusqu’à mon propre nom, mais qui s’en inquiète? Pas même moi. Je me demande si je suis encore capable de soutenir le deuil de mon nom...

{Dans la séquence suivante, on retrouve Karamakate vieux, dessinant sur un rocher. On est en 1940. Même surprise en voyant arriver une barque avec un autre Blanc. C'est Richard Evans Schultes, botaniste américain, qui cherche à retrouver la plante avec laquelle Theodor avait été soigné. L'état d'esprit de Karamakate n'est plus le même. Il n'est pas aussi vindicatif et accepte facilement de collaborer avec le Blanc, mais il a un problème. Le Blanc cherche la yakruna, et lui, il a oublié où elle se trouve. D'ailleurs il ne se rappelle plus de rien. Même quand il dessine les motifs traditionnels, il ne sait plus ce que les dessins veulent dire. Les pierres, les arbres, les plantes ne lui parlent plus, ne répondent plus à ses questions. Il n'est qu'unchullachaqui, une coquille vide, sans âme, privée d'émotions. Il ne sait même plus préparer le mambe (plat local), il en pleure.}

Ce qui reste de Karamakate après le réveil du botaniste.

 

 

[Juscelino] : En choisissant la solitude, Karamakate avait stabilisé la perte, il avait établi une sorte d'équilibre: puisqu’il avait tout oublié, c’est qu’il était vraiment en deuil, c’est que son deuil était légitime. Une partie de la douleur liée à la destruction de sa tribu s'était atténuée. Contrairement à ce qui arrive dans le premier temps du film, quand il était encore jeune, l'arrivée du Blanc, cet autre, cet étranger, ne le met plus en colère. Son amnésie le rend plus tolérant, y compris à l’égard de ceux qu’il considère comme des criminels. Ce qui l’indignait le plus autrefois, qu’on puisse collaborer avec le Blanc, lui apparaît maintenant comme une possibilité réaliste, peut-être une solution. Ces ethnologues, ces anthropologues, ces linguistes, pourraient devenir des alliés. Et s’ils réussissaient à (re)découvrir la yakruna ensemble, lui et le Blanc?

[Aelia] : Le film met un mot sur l’impression terrible que j’ai toujours ressentie: chullachaqui. Le mot est étranger, il vient de cette langue amazonienne que peut-être ils ne parlent même plus entre eux ou dont ils ont oublié le sens. J’aime ces cultures perdues, je m’y sens bien, il me semble qu’elles sont plus profondément ancrées en moi que ma propre culture, qu’elles l’ont toujours été. Grâce au film, un nouveau mot, chullachaqui, a pris vie dans ma langue. On dit que cette tradition sans locuteur, ni parole, ni témoignage, a complètement disparu. On n’a peut-être pas tort, sauf ce film qui réussit à participer de cette tradition sans en faire partie. Le film a respecté le mot, il l’a gardé, et en même temps il en a fait un autre mot dans une autre langue.

[Danel]: C’est bizarre. Je crois bien que dans la salle personne ne dit rien, je n’entends pas leurs voix, je jurerais que tout passe par la vue, que ce ne sont que des textes qui s’inscrivent là, en haut du casque, des suites de lettres qui passent tellement vite que je n’ai pas le temps de les lire, en plus il y a les sous-titres, les langues du film auxquelles je ne comprends rien, il faut bien que je les lise elles aussi, c’est impossible tout simplement impossible mais c’est un fait, on dirait que ça me traverse le front, que leurs pensées me parviennent sans obstacle, comme si c’était les miennes, mais je sais que ce ne sont pas les miennes, je ne pourrais pas penser des choses pareilles.

[Pascual]: À présent celui qui témoigne, ce n’est ni l’ethnologue ni le botaniste, c’est le film. En pratique il ne serait pas facile de le faire venir à la barre du témoin mais il joue très bien son rôle, celui d’un tenant-lieu du témoin, et ça marche, il est parfaitement crédible. Il est inutile d’être naïf pour croire en un film, au contraire, un film comme celui-là nous soustrait à la naïveté. Nul ne témoigne pour le témoin dit Paul Celan (1), seul le témoin peut témoigner de ce qu’il a vu. C’est indéniable, mais il y a des exceptions. Il y a un génie du cinéma qui l’autorise à témoigner de ce que personne n’aura vu. La disparition des témoins fait partie du jeu, c’est même la signature de son «authenticité» (si l’on peut encore employer ce mot suspect entre tous). Il y aurait eu un événement, il serait muet, dépourvu d'âme,chullachaqui. Il s’agit tout à la fois de s’appuyer sur le deuil et de le nier. Alors seulement nous nous ouvrons à la possibilité d’y croire, nous avons l’espoir d'apprendre de qui ou de quoi nous sommes endeuillés, une expérience qui peut nous rendre gais, euphoriques, mais aussi tristes, nostalgiques.

{Karamakate se souvient du nom d'une substance, lacaapi, qui pourrait peut-être lui permettre de retrouver ses souvenirs, mais il ne sait plus la préparer. A quoi lui servirait cette recettes'il n'y a plus personne pour consommer avec lui? L'arrivée du Blanc et de cet autre derrière le Blanc, le spectateur, le regardeur du film, change la donne. Karamakate peut enfin s’adresser à quelqu’un.}

[Pascual] : Nous savons que Karamakate n'est qu'un personnage de film, et pourtant nous lui faisons confiance, il faut que nous lui fassions confiance, à travers lui nous pouvons vivre et ressentirle deuil d'une trace. Dans la même conversation et parfois la même phrase, les acteurs passent d'une langue à l'autre : amazonien, espagnol, portugais, latin, allemand, anglais. La trace que nous cherchons, intraduisible, ne peut se dire dans aucune de ces langues. À la façon d'une langue sacrée, d'une langue oubliée, elle reste vivante, opérative quoiqu'incommunicable, active quoiqu'occultée entre les langues. Le savoir des occidentaux, dont on suppose par principe qu'il est communicable, est incapable de saisir une telle langue. Au deuil indien d'une tradition et de ses significations s'ajoute le deuil, pour les Occidentaux, de l'efficacité du connaître, de la science. Il y aura eu un baiser mortel, un testament illisible, un héritage qui se passe de toute présence. El Abrazo de la Serpiente(titre espagnol du film : Le baiser du serpent ) n'a pas cessé, mais on ignore à qui l'étreinte s'adresse et dans quelle langue elle parle. Ce film nous fait un don : rien de concret, rien de précis, mais la chose la plus précieuse, la plus inaccessible : un point de départ.

[Juscelino] : Personne n'avait posé sa caméra dans cette région d'Amazonie depuis une trentaine d'années. Les mêmes Occidentaux qui ont détruit la culture indienne, qui ont porté la mort dans la forêt, sont les seuls à pouvoir en sauver quelques restes : des schémas, des inscriptions, des photos, des notes gardées dans des cahiers qu'aujourd'hui seuls les savants, les érudits peuvent espérer déchiffrer. Ces restes n'auraient même pas de place dans un musée, car il n'y a pas de légende pour les interpréter. Tout ce qui s'en restitue aujourd'hui a le statut d'une fiction.

{Tout tourne autour d'un homme, l'indien Karamakate, seul et ultime porteur vivant d'une culture qu'il a déjà oubliée. Il doit concilier un rejet, pour ne pas dire dégoût à l'égard de ceux qui ont détruit son peuple, et une attirance, voire une complicité pour ceux (les mêmes) qui tentent de sauver ce qu'il en reste. Son drame, c'est que sa mémoire repose en partie sur ces étrangers. Il comprend l'espagnol, mais fait semblant de l'ignorer; il faut qu'il les aide, et il faut en même temps qu'il se protège d'eux. Il reste fidèle à la "chose" disparue, même si cette fidélité est impossible. Certes il y a d'un côté des méchants : les missionnaires, les exploitants du caoutchouc, et de l'autre côté des gentils : les Indiens. Mais dans le monde où il vit on n'a guère le choix, on réside quelque part entre les deux. C'est vrai pour l'Indien, et aussi pour les scientifiques et les auteurs du film. Complices de l'exploitant, ils voudraient contribuer à sauver la culture que leurs coreligionnaires ont détruite, mais en la sauvant, ils la transforment.}

[Laurent]: Au fond, nous sommes dans la même position par rapport à notre culture que Karamakate par rapport à la sienne. En dénonçant le colonialisme dont nous sommes les héritiers directs, nous partageons un deuil paradoxal, singulier, sans référent, sans trop savoir avec qui nous le partageons. Ce deuil nous perturbe. Il fragilise notre propre survie en menaçant nos distinctions coutumières entre mémoire et oubli, rêve et réel, vivant et spectre, modèle et reproduction, et même entre colonisé et colonisateur, Indien et Occidental. C’est une position intenable, instable. Le film nous laisse dans un certain tremblement, un flottement, il nous oblige à cohabiter avec un fantôme solitaire, personnage cinématographique sans monde qui n'arrive à faire revenir le remède traditionnel, lacaapi, que pour des étrangers. Quand s’efface la parole vivante des porteurs de tradition, ces gardiens d’archives, ces archontes, il n'y a plus d'autorité, et s’il n’y a plus d’autorité, il n’y a plus de révolte non plus. Je ne sais plus quoi faire, je me sens dépouillé, dépossédé, ruiné.

[Danel] : En entrant dans le monde de Karamakate, je me suis senti soulagé, et pourquoi soulagé? Pas pour avoir gagné un monde, mais pour en avoir perdu un, et c’était encore mieux. J’ignorais avant d'entrer dans cette salle (car il semblerait qu’il y ait eu un avant, ce dont je doute déjà) que ce monde perdu m’attendait.

(1) En allemand Niemand zeugt für den Zeugen, c’est un extrait du poème de Paul Celan, Aschenglorie, traduit par Jean-Pierre Lefebvre. Comme son titre indique, le poème est à la gloire des cendres, lesquelles cendres témoignent indirectement de ce qui ou de ceux qui ont disparu.

(2) L'ouroboros est un serpent qui se mord la queue il commence par le deuil de lui-même.

(3) Pour le cinquième centenaire de la "découverte" de l'Amérique (1992), le réalisateur péruvien César Galindo montre une sorte de Don Quichote conquistador seul sur son cheval dans un cimetière où trône une grande croix chrétienne. Qu'y avait-il avant la croix, qu'y a-t-il sous la croix? On ne peut pas le savoir, tout est enseveli. Même la trace des cultures disparues est enterrée, invisible, perdue. Pourtant le réalisateur s'adresse à nous en langue quéchua. Il inscrit le titre du film en cette langue (Pichqa minutukuna ilaqtanchispi wanuqkunamanta, Cinq minutes pour les âmes de l'Amérique) et les chanteurs, à l'intérieur du cimetière, s'expriment eux aussi en quéchua. Il n'y a de survie que par la langue.

 


Recherche dans les pages indexées d'Idixa par Google
 
   
 
 

 

 

   
 
     
 
                               
Création : Guilgal

 

 
Idixa

Marque déposée

INPI 07 3 547 007

 

Films
CinemaChrono

2015.GU.ERR

CineTrace

LE.MML

HeideggerParole

FG.LDF

PasDelaEpar

CE.LLM

zm.Guerra.2015

Rang = YSerpentGuerraCol
Genre = MH - NP